En 1925, Raymond Dart publie dans Nature la description d’un crâne d’enfant trouvé dans une carrière de Taung. Il le nomme Australopithecus africanus et affirme que le berceau de l’humanité n’est pas en Asie, mais en Afrique. L’establishment britannique hausse les épaules : un bébé singe, rien de plus. Un jeune chimpanzé ressemble toujours un peu à un enfant d’homme.
Il faudra des adultes pour trancher. Ce sont eux que Robert Broom est allé chercher.
Écossais de Paisley, médecin de campagne, spécialiste mondial des reptiles mammaliens, Broom est nommé au musée du Transvaal en 1934, à soixante-huit ans. Deux ans plus tard, il monte à Sterkfontein. Il y travaillera jusqu’à sa mort, en 1951, à quatre-vingt-cinq ans.
Nous l’avons imaginé sur le chantier, cravaté malgré la poussière.
Docteur Broom, on vous décrit fouillant en costume. Légende ?
Vérité, et je la revendique. Chemise, col dur, veston. On m’a assez moqué. Mais je n’allais pas au fond d’une carrière comme on va au jardin : j’allais au travail, et le travail mérite qu’on s’habille. Cela dit, je vous accorde une chose : à midi, sous le soleil du Transvaal, ce col me haïssait autant que je le haïssais.
Vous commencez à Sterkfontein en 1936. À soixante-dix ans.
Soixante-dix ans, oui. On m’a fait remarquer que c’était l’âge de s’asseoir. J’avais passé ma vie sur les reptiles mammaliens, ces bêtes du Karoo qui racontent comment le reptile devient mammifère ; j’étais donc bien placé pour savoir qu’une lignée ne change pas d’un coup. Dart avait décrit un intermédiaire, et l’Europe refusait l’intermédiaire, comme elle avait refusé celui de Dubois quarante ans plus tôt. J’ai pensé qu’il fallait simplement en apporter d’autres.

Et vous trouvez en une semaine.
Neuf jours. J’en ris encore. J’arrive, je demande au contremaître de la carrière s’il n’a jamais vu de crâne bizarre dans ses déblais, on me tend des fragments, et voilà. Ne me croyez pas génial pour autant : j’ai eu la chance de chercher là où d’autres avaient déjà tout remué sans savoir ce qu’ils remuaient. Les carriers de Sterkfontein avaient fait la moitié du travail à la dynamite, sans se douter de rien.
La dynamite, justement. Vous en avez usé aussi.
J’en ai usé, et l’on me le reprochera longtemps. À ma décharge : la brèche de Sterkfontein est un béton naturel, une roche où les os sont pris comme des raisins dans un cake de pierre. On ne la fouille pas à la truelle, on la casse. À ma charge : nous avons certainement perdu, dans ces explosions, des informations que les méthodes d’aujourd’hui auraient su lire. J’ai sauvé des fossiles en détruisant leur contexte. Vous jugerez.
1938, Kromdraai. Un écolier vous apporte quelque chose.
Gert Terblanche, un garçon du coin, avec des morceaux de mâchoire dans sa poche d’écolier. Il en avait distribué à ses camarades comme on distribue des billes. J’ai racheté les billes une à une. C’était un autre type d’australopithèque, plus massif, à la mâchoire de broyeur : ce que l’on appelle aujourd’hui Paranthropus robustus. Deux formes différentes dans le même pays : la préhistoire humaine cessait d’être une échelle à un seul barreau.
Et le 18 avril 1947.
Un crâne adulte, presque complet, dégagé avec John Robinson. Je l’ai baptisé Plesianthropus transvaalensis, et quelqu’un a eu l’idée du surnom : « Mrs Ples ». Le nom savant est tombé, on l’a rangé dans l’espèce de Dart ; le surnom, lui, est resté. Voilà pour l’ironie. Quant au sexe, on en discute encore : il se pourrait bien que Madame soit un jeune homme.
C’est ce crâne qui donne raison à Dart ?
C’est l’accumulation qui lui donne raison, et ce crâne l’achève. On disait : votre enfant de Taung est un jeune singe, attendez qu’il grandisse et vous verrez un chimpanzé. Nous avons apporté des adultes. Ils n’étaient pas devenus des chimpanzés. Petit cerveau, oui ; mais un visage court, des canines réduites, et surtout un trou occipital placé dessous, sous le crâne, là où il n’est que chez les êtres qui marchent debout. Dart avait vu juste à trente-deux ans ; il a fallu que j’en aie plus de quatre-vingts pour qu’on le lui dise.
Un enseignement, docteur ?
Celui-ci. On ne réfute pas une objection avec une belle idée : on la réfute avec un deuxième fossile, puis un troisième. Le monde savant ne change pas d’avis parce qu’on l’a convaincu ; il change d’avis parce qu’on l’a enseveli sous les preuves. Et pour cela, il faut vivre vieux, et n’avoir peur ni du soleil ni du ridicule.
Pour aller plus loin
La grotte de Sterkfontein appartient au « Berceau de l’humanité » (Cradle of Humankind), inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1999. Le site, à une cinquantaine de kilomètres de Johannesburg, se visite, et les fouilles s’y poursuivent : il a livré plus de fossiles d’hominidés qu’aucun autre lieu au monde.
Le crâne Sts 5, « Mrs Ples », est conservé au Ditsong National Museum of Natural History, à Pretoria. Son âge est estimé aux alentours de deux millions d’années.
Prochain épisode des Voix de la Préhistoire : à Sunghir, en Russie, deux enfants enterrés tête contre tête sous dix mille perles d’ivoire.


