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Les routes de la matière

Bien avant le commerce, les objets voyageaient. Une obsidienne traverse la mer, une coquille remonte le Danube, une hache de jade quitte les Alpes pour la Bretagne. Choisissez une matière : sa route se dessine, du gisement d’origine aux lieux où on l’a retrouvée.

Grotte de Franchthi Milos Plaine hongroise Bavière Rhénanie Bassin parisien Mer Égée Carnac Bulgarie Mont Viso Porto-Vecchio Trets Monte Arci Nord de la France Belgique Pays-Bas Lacs du Jura Le Grand-Pressigny

Gisement d’origine Lieux de découverte

Dans la grotte de Franchthi, dans le Péloponnèse, des éclats d’obsidienne apparaissent dès la fin du Paléolithique. Leur composition ne laisse aucun doute : ils viennent de l’île de Milos, dans les Cyclades, à environ 120 kilomètres. Pour les obtenir, il fallait franchir la mer. C’est l’un des plus anciens indices de navigation en Méditerranée, bien avant les premiers agriculteurs.

Sources : Franchthi Cave (synthèse, Wikipédia en anglais) · Provenance de l’obsidienne de Franchthi, Nature, 1971

Les premiers agriculteurs d’Europe centrale, ceux de la culture dite rubanée, portaient des bracelets et des perles taillés dans une grosse coquille de Méditerranée, le spondyle. Les analyses isotopiques confirment cette origine marine. Ces parures ont circulé de la mer Égée jusqu’au Bassin parisien, à près de 2 000 kilomètres : l’un des plus anciens réseaux d’échange à longue distance d’Europe. Plus de 8 000 objets ont été recensés.

Sources : A. Windler, « From the Aegean Sea to the Parisian Basin », Metalla, 2013 · Spondylus and Long-Distance Trade (ISAW, New York University)

Au mont Viso, dans les Alpes italiennes, des carrières perchées entre 1 800 et 2 400 mètres d’altitude ont fourni des haches polies d’une beauté rare. Les plus longues sont des objets de prestige, pas des outils. Elles ont voyagé jusqu’à 2 000 kilomètres : au milieu du Ve millénaire, elles arrivent en nombre dans les grands tombeaux du Morbihan, comme le tumulus Saint-Michel de Carnac, tandis que d’autres atteignent la Bulgarie.

À voir sur le portail Le Tumulus Saint-Michel → Musée de Préhistoire de Carnac → La pierre polie →

Sources : Programme JADE, Agence nationale de la recherche · P. Pétrequin et al., JADE, introduction (Presses universitaires de Franche-Comté)

Le massif du Monte Arci, en Sardaigne, est la grande source d’obsidienne de la Méditerranée occidentale. Les analyses chimiques permettent de rattacher chaque éclat à sa coulée d’origine. Près de Porto-Vecchio, en Corse, douze des treize blocs bruts analysés viennent de là. L’obsidienne sarde a franchi la mer jusqu’en Provence : on en a retrouvé sur le site néolithique des Terres Longues, à Trets.

Sources : F.-X. Le Bourdonnec et al., Comptes Rendus Palevol, 2011

Au sud de la Touraine, les tailleurs du Grand-Pressigny préparaient de gros blocs de silex, surnommés « livres de beurre », pour en détacher de très longues lames. Transformées en poignards, elles ont circulé dans toute l’Europe de l’Ouest, des lacs du Jura aux Pays-Bas. Dans l’ouest de la France, plus de 5 000 pièces ont été retrouvées à plus de 50 kilomètres de leur lieu de taille. Souvent usées comme couteaux à moissonner, elles étaient aussi des objets de prestige.

À voir sur le portail Musée de Préhistoire du Grand-Pressigny →

Sources : Les poignards en silex, archéologie des palafittes (ministère de la Culture) · M. Delcourt-Vlaeminck, exportations vers le nord-ouest de l’Europe, Anthropologica et Præhistorica

Comment le sait-on ?

Chaque pierre porte la signature de son gisement

L’empreinte chimique

Une obsidienne contient des traces d’éléments rares dans des proportions propres à sa coulée. En les mesurant, on rattache un éclat trouvé en Corse à un affleurement précis de Sardaigne.

Les isotopes

Les isotopes de l’oxygène et du strontium d’une coquille gardent la mémoire de l’eau où elle a grandi : c’est ainsi que l’on sait que les spondyles d’Europe centrale viennent de Méditerranée.

L’œil du géologue

Couleur, grain, fossiles microscopiques : le silex blond du Grand-Pressigny se reconnaît à l’œil exercé, et la composition des jades alpins se mesure sans abîmer les haches.