Reconstituer l’ancêtre commun de l’homme et du chimpanzé revient depuis longtemps à trancher une question de pieds. Grimpait-il le long des troncs verticaux, comme un chimpanzé, ou circulait-il de branche en branche, comme un singe ? On répondait en regardant des os fossiles : un pied « de grand singe » signalait le grimpeur, un pied « de singe » l’excluait. Une étude parue dans PNAS le 17 août 2026 montre que ce raisonnement ne tient pas.

Des mangabeys filmés dans la forêt de Taï

L’équipe de Luke Fannin, de l’université d’État de l’Ohio, est allée observer des mangabeys enfumés en liberté, dans une forêt de Côte d’Ivoire. Ces singes n’ont pas la cheville très souple du chimpanzé, celle qui passe pour la condition du grimper vertical. On les tenait donc pour des animaux de branches horizontales, se hissant surtout à la force des bras.

Les vidéos et les mesures disent autre chose. Les mangabeys montent le long de troncs minces et verticaux, pour se nourrir, se cacher ou dormir, et ils le font en pliant l’avant du pied là où le chimpanzé plie la cheville. Deux anatomies différentes, un même résultat mécanique.

Une équivalence fonctionnelle, pas une ressemblance

C’est le cœur de l’argument, et il est plus subtil qu’une simple correction. Les auteurs ne disent pas que le pied du mangabey ressemble à celui du chimpanzé. Ils montrent que deux constructions distinctes remplissent la même fonction, avec une efficacité comparable. « On ne peut pas écarter le grimper vertical au seul motif qu’un pied ne ressemble pas à celui d’un chimpanzé », résume Luke Fannin.

La conséquence pour la paléoanthropologie est directe. Depuis des décennies, les os du pied des premiers homininés sont classés dans deux camps, « type grand singe » ou « type singe », et cette étiquette commande à elle seule la reconstitution du comportement. Si les deux morphologies permettent de grimper, l’étiquette ne dit plus grand-chose du comportement.

Ce que cela change pour la bipédie

L’homme et le chimpanzé se sont séparés il y a six à sept millions d’années. Savoir comment se déplaçait leur dernier ancêtre commun, c’est poser le point de départ à partir duquel la marche sur deux jambes est devenue habituelle, ce qu’aucun autre primate ne pratique.

Le résultat n’impose pas une réponse, il en interdit une : on ne peut plus déduire du seul pied qu’un hominine fossile ne grimpait pas. Les Australopithecus et les autres formes anciennes dont l’arboricolité est débattue depuis « Lucy » restent donc des grimpeurs possibles, quelle que soit la forme de leur pied.

Une leçon de méthode

Il faut souligner d’où vient la démonstration : de l’observation d’animaux vivants, en forêt, filmés et mesurés. Les données cinématiques manquaient cruellement pour les singes de l’Ancien Monde en milieu naturel, ce que les auteurs signalent eux-mêmes. Le registre fossile ne se lit qu’à travers ce qu’on sait des vivants, et ce qu’on croyait savoir reposait ici sur une lacune.