Il y a 3,2 millions d’années, notre lointaine cousine Lucy ne faisait pas ses courses au supermarché. En bref : elle était surtout végétarienne, fruits, feuilles, graines, tiges, racines et tubercules, avec peut-être un peu d’insectes ou de petits animaux à l’occasion. Voici ce que la science a reconstitué de son menu, et comment.
Une cueilleuse avant tout
Lucy appartient à l’espèce Australopithecus afarensis. Elle vivait dans une mosaïque de savane arborée, de galeries forestières le long des rivières et de zones plus ouvertes ; un paysage varié, où la nourriture change d’un kilomètre et d’une saison à l’autre.
Au menu, surtout des végétaux : fruits mûrs, jeunes feuilles, tiges, graines, mais aussi des parties bien plus dures ; racines et tubercules qu’elle déterrait, sans doute avec un bâton, et dont on ne retrouvera jamais la trace directe.
Ce que révèlent ses dents
Les dents sont les meilleures archives alimentaires dont on dispose, et trois méthodes se complètent.
La morphologie d’abord : l’émail de Lucy est épais et ses molaires larges, ce qui va avec un régime abrasif, incluant des aliments durs ou chargés de poussière ; bien différent des dents fines des chimpanzés frugivores.
La micro-usure ensuite : au microscope, la surface des dents porte les cicatrices des derniers repas. Des rayures parallèles trahissent des végétaux fibreux ; des cupules et des écaillements, des aliments durs cassés sous la dent. Chez afarensis, le signal est intermédiaire et variable ; signe d’un régime opportuniste, qui changeait avec les saisons.
Les isotopes du carbone enfin, et c’est le résultat le plus parlant. Les plantes se répartissent en deux grandes familles photosynthétiques : les C3 (arbres, arbustes, fruits) et les C4 (graminées de savane, carex). Elles laissent dans l’émail une signature différente. Or afarensis montre une part notable de C4, absente chez les chimpanzés, donc des graminées, ou des animaux qui en mangent.
Nos ancêtres ont commencé à manger la savane, et pas seulement à la traverser.
Un peu de viande ?
La question reste ouverte. Aucun outil de pierre n’est associé à Lucy elle-même, mais des os portant des marques de découpe ont été signalés à Dikika, en Éthiopie, dans des niveaux vieux de 3,4 millions d’années, donc du temps d’afarensis. L’interprétation est débattue : certains y voient des stries de piétinement plutôt que de boucherie.
Prudence, donc. Ce qui est vraisemblable, au vu de ce que font les chimpanzés aujourd’hui : des insectes, termites, larves, des œufs, de petits vertébrés attrapés à l’occasion. Une part animale réelle, mais modeste et irrégulière.
Un menu dicté par le paysage
L’essentiel est peut-être là. Comparée aux chimpanzés, qui dépendent étroitement des fruits forestiers, Lucy pouvait exploiter une gamme d’aliments beaucoup plus large, y compris ceux des milieux ouverts. Cette flexibilité constitue un avantage majeur quand le climat devient irrégulier et la forêt discontinue.
Beaucoup de chercheurs y voient l’un des ressorts du succès des hominines : non pas un régime particulier, mais la capacité à en changer.
Pourquoi c’est important
Reconstituer un menu vieux de trois millions d’années n’est pas un exercice de curiosité. L’alimentation commande l’énergie disponible, et donc ce qu’un corps peut se permettre : un gros cerveau coûte cher. Chez Lucy, il est encore petit, et le régime reste largement végétal.
C’est bien plus tard, avec l’accès régulier à la viande, à la moelle, puis à la cuisson, que le budget énergétique changera d’échelle. Le menu de Lucy marque donc l’état antérieur : celui d’une bipède debout, encore nourrie comme une cueilleuse de forêt qui aurait appris à sortir du bois.
Pour aller plus loin : notre dossier Lucy et les australopithèques et Cueillette et alimentation.