Sur de nombreux sites préhistoriques, on trouve des cristaux ramassés par nos ancêtres, sans le moindre usage pratique. En bref : cette collecte est attestée depuis au moins 780 000 ans, et une étude menée en 2026 sur des chimpanzés suggère que le goût pour les belles pierres pourrait être plus ancien que l’humanité elle-même.
Des cristaux sans fonction
Depuis longtemps, les archéologues exhument des cristaux de roche sur des sites occupés par des représentants du genre Homo. À Gesher Benot Ya’aqov, en Israël, des cristaux de quartz vieux de 780 000 ans ont été apportés sur le site sans y être taillés. On en retrouve dans des grottes néandertaliennes, dans des sépultures paléolithiques, jusque dans les dépôts d’art des cavernes.
Ni outils, ni armes, ni parures : ces pierres transparentes n’ont pas de tranchant utile, ne sont pas percées pour être portées, et le quartz cristallin se taille mal ; il éclate de façon imprévisible. Elles ont donc été choisies pour elles-mêmes, transportées parfois sur des kilomètres, puis déposées.
L’expérience des chimpanzés
Pour éclairer ce comportement, une équipe a mené en Espagne des expériences sur des chimpanzés, nos plus proches cousins vivants, publiées en 2026 dans Frontiers in Psychology. Face à un tas de pierres mélangées, les animaux repèrent et sélectionnent les cristaux en quelques secondes.
Ils les préfèrent nettement aux cailloux ordinaires, les distinguant par leur transparence, leur symétrie et leur éclat. Certains vont jusqu’à les porter à hauteur des yeux pour regarder au travers, ou les font tourner dans la lumière ; un comportement d’exploration visuelle, sans aucune récompense alimentaire à la clé.
Aucun bénéfice, aucun usage : seulement l’attention portée à un objet parce qu’il est remarquable.
Une attirance héritée de loin ?
Humains et chimpanzés descendent d’un ancêtre commun ayant vécu il y a six à huit millions d’années. Si les deux lignées manifestent aujourd’hui le même intérêt pour les objets brillants et symétriques, l’explication la plus économique est que ce trait leur vient de cet ancêtre, donc bien avant l’apparition du genre Homo.
Certains chercheurs y voient l’une des premières graines de notre sens esthétique : avant l’art, avant la parure, il y aurait eu cette disposition à être arrêté par une forme. Une préférence perceptive, en somme, sur laquelle la culture aurait ensuite bâti.
Ce qu’il faut se garder de conclure
La prudence reste de rigueur. Il s’agit d’une inférence par analogie : observer un comportement chez le chimpanzé actuel ne prouve pas qu’il existait chez l’ancêtre commun, et encore moins qu’il explique les cristaux de Gesher Benot Ya’aqov. Les chimpanzés testés vivaient en sanctuaire, en contact avec des humains, ce qui peut avoir façonné leurs préférences.
Par ailleurs, « sans usage pratique » est une conclusion en creux, toujours fragile en archéologie : un cristal a pu servir à quelque chose que nous ne savons pas lire ; un repère, un objet d’échange, un support de mémoire. Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que quelqu’un s’est baissé pour le ramasser, et l’a gardé.