Sur les parois ornées, la palette tient en trois teintes : le rouge, le noir, et, plus rarement, le jaune. Ni bleu, ni vert. Cette économie n’est pas un manque d’imagination : c’est ce que la géologie locale mettait à portée de main, et ce que les peintres ont choisi d’en faire.

Le rouge : une chimie du fer

Tous les rouges de l’art pariétal viennent du même endroit : le fer. Ce qu’on appelle l’ocre désigne des argiles chargées d’oxydes de fer. L’hématite donne le rouge, la goethite le jaune ou le brun. Ces terres affleurent un peu partout, dans les altérations de calcaire comme dans les sables ferrugineux.

Et l’on savait passer de l’une à l’autre. Chauffée au-delà de deux cent cinquante degrés, la goethite jaune perd son eau et vire à l’hématite rouge; une transformation que le feu domestique suffit à provoquer. Des ocres chauffées ont été identifiées sur plusieurs sites, ce qui suppose une intention : on ne cuit pas une terre par hasard.

Grotte Chauvet 2 – Ardèche
Grotte Chauvet 2 – Ardèche © Patrick Aventurier, Grotte Chauvet 2 Ardèche

Le noir : charbon ou manganèse

Le noir a deux origines, et la distinction change tout. Il peut venir du charbon de bois, prélevé au foyer. Il peut venir d’oxydes de manganèse (pyrolusite, romanéchite) des minéraux noirs qu’on ramasse et qu’on broie.

La conséquence est considérable pour la datation. Le charbon est du carbone organique : il se date au radiocarbone, directement, sur quelques milligrammes de matière prélevés sur la paroi. Le manganèse est minéral : il ne se date pas. Voilà pourquoi Chauvet, dont les grands noirs sont au charbon, a livré des dates directes qui ont bouleversé la chronologie de l’art, tandis que Lascaux, où le manganèse domine, reste datée par des méthodes indirectes et discutées.

Le choix du pigment n’est donc pas seulement esthétique : il détermine, des millénaires plus tard, ce que nous pouvons savoir.

D’où venaient les pigments

Parfois de tout près : une veine d’ocre à quelques mètres de l’entrée, un foyer au fond de la galerie. Parfois de bien plus loin. Les analyses de composition (traces d’éléments, structure cristalline) permettent de rapprocher un pigment de son gisement d’origine, et montrent que certaines matières ont voyagé sur des dizaines de kilomètres.

Cela suppose des déplacements, des repérages, peut-être des échanges. Une couleur transportée loin est une couleur qu’on a jugée meilleure que celle du coin : un jugement, donc, et pas seulement une commodité.

Pech Merle
Pech Merle MathieuMD, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Des recettes ?

Les pigments retrouvés sur les parois ne sont pas toujours purs. On y détecte des minéraux qui n’ont rien à faire là : feldspath, biotite, talc. Deux lectures s’affrontent depuis les années 1990. Pour les uns, ces charges sont des additifs délibérés; des recettes qui rendaient la peinture plus couvrante ou plus adhérente. Pour les autres, elles sont naturellement présentes dans les gisements, et leur découverte ne prouve aucune intention.

Le débat n’est pas tranché, et il faut le dire tel quel. Ce qui est établi, en revanche, c’est l’outillage : des blocs d’ocre usés en crayons, des godets, des coquilles servant de palettes, des broyeurs. La chaîne est complète : extraire, réduire en poudre, mélanger, appliquer.

Mains négatives peintes à l’ocre soufflée
Mains négatives : le pigment est projeté autour de la main, souvent soufflé. La couleur épouse le corps au lieu de le représenter. · Mariano · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

Appliquer : au doigt, au tampon, au souffle

Le geste varie autant que la matière. Le crayon d’ocre trace directement. Le pinceau (végétal, ou en poil) étale. Le tampon estompe. Et le soufflé, projeté à la bouche ou au tube, dépose un voile régulier : c’est la technique des mains négatives, où le pigment contourne la main posée contre la paroi.

Ces procédés se lisent encore au microscope, dans la granulométrie des dépôts et la façon dont la couleur s’accroche au calcaire.

Ce que les couleurs racontent

D’abord une compétence technique : reconnaître un minéral, le chauffer au bon degré, le broyer à la bonne finesse. Rien d’improvisé.

Ensuite une profondeur de temps. L’usage de l’ocre précède de très loin l’art des cavernes : on en trouve des traces plusieurs centaines de milliers d’années avant les premières parois peintes, chez Néandertal comme chez les premiers Homo sapiens africains, où un véritable atelier de préparation a été mis au jour. La couleur n’attend pas l’art : elle le précède.

Enfin des choix. Rien n’obligeait à peindre en rouge et noir un monde qui, comme le nôtre, était vert et bleu. Ce que la palette nous dit, ce n’est pas ce que ces gens voyaient, c’est ce qu’ils ont décidé de retenir.