Le gisement humain le plus riche du monde a été ouvert par un chantier raté. À la fin du XIXe siècle, une compagnie minière entreprend de percer une voie ferrée à travers la sierra d’Atapuerca, près de Burgos, pour évacuer le minerai. La ligne ne sera jamais achevée. Mais la tranchée, longue de plusieurs centaines de mètres et profonde par endroits d’une vingtaine, a scié le massif calcaire de part en part, et mis à nu, en coupe, le remplissage d’un réseau de grottes fossiles.
Une voie ferrée qui n’a jamais servi
On appelle encore l’endroit la Trinchera del Ferrocarril, la tranchée du chemin de fer. Ses parois exposent, comme les pages d’un livre ouvert de force, plus d’un million d’années de sédiments piégés dans le karst. Sans elle, ces sites seraient restés scellés sous la colline.
Quatre gisements majeurs s’y alignent : la Sima del Elefante, la Galería, la Gran Dolina, et, à l’écart, au fond du réseau de la Cueva Mayor, la Sima de los Huesos.

1976 : on cherchait des ours
Le paléontologue Trinidad Torres travaille alors sur les ours des cavernes. En prospectant la Sima de los Huesos, il remonte des restes qui ne sont pas d’ours. Il alerte Emiliano Aguirre, qui lance en 1978 des fouilles systématiques. Depuis 1991, le chantier est codirigé par Juan Luis Arsuaga, José María Bermúdez de Castro et Eudald Carbonell.
Vingt-huit corps au fond d’un puits
La Sima de los Huesos, « le gouffre aux ossements », se mérite : cinq cents mètres de galeries, puis un puits vertical de treize mètres. Au fond, les fouilleurs ont dégagé plus de sept mille restes humains appartenant à au moins vingt-huit individus, datés d’environ 430 000 ans.
Ces gens ne sont pas morts là. Ils n’y sont pas non plus tombés un par un : la population est dominée par des adolescents et de jeunes adultes, une composition que n’explique aucun accident. Les carnivores n’ont pas traîné les corps jusque-là. Restent deux hypothèses, toutes deux considérables : une catastrophe unique, ou le dépôt volontaire de morts au fond d’un puits, ce qui en ferait, de très loin, le plus ancien comportement funéraire connu.


Excalibur
Un détail nourrit la seconde hypothèse. Dans les milliers d’ossements de la Sima, on n’a trouvé qu’un seul outil : un biface de quartzite rouge, exceptionnellement soigné, mis au jour en 1998 et surnommé Excalibur. Aucun débitage, aucun éclat, aucun autre objet. Une pièce unique et belle, dans un lieu où l’on ne taillait pas.
Un seul objet, jamais utilisé, au fond d’un puits plein de morts. Ce n’est pas une preuve. C’est une coïncidence dont personne n’arrive à se débarrasser.
Les fouilleurs y voient un possible dépôt intentionnel. D’autres rappellent qu’un objet isolé ne fait pas un rite, et que le remplissage du puits a pu être remanié. Le débat reste ouvert.

Le plus vieil ADN humain
En 2013, l’équipe de Svante Pääbo parvient à extraire d’un fémur de la Sima de l’ADN mitochondrial : à l’époque, de très loin le plus ancien ADN humain jamais séquencé. En 2016, l’ADN nucléaire suit, et tranche une question : les gens de la Sima sont déjà engagés sur la lignée néandertalienne. On assiste donc, à Atapuerca, à la fabrication d’une espèce.
Plus bas, plus vieux
La Gran Dolina a livré en 1994, dans son niveau TD6, des restes attribués trois ans plus tard à une espèce nouvelle, Homo antecessor, autour de 850 000 ans; accompagnés de traces de découpe qui signent du cannibalisme. Plus bas encore, la Sima del Elefante a rendu une mandibule d’environ 1,2 million d’années, puis, en 2025, un fragment de face plus ancien encore.
Y aller
La sierra d’Atapuerca est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2000. Les gisements de la tranchée se visitent en groupe accompagné, et le Musée de l’évolution humaine de Burgos, ouvert en 2010, présente les originaux; dont Excalibur et le crâne 5, dit « Miguelón ».


