
Portrait
Plus massif que l’ours brun, l’ours des cavernes avait un front bombé, un museau court et une carrure impressionnante : jusqu’à 1,3 mètre au garrot à quatre pattes, et quatre à cinq cents kilos pour les mâles. Les femelles pesaient moitié moins; un dimorphisme si marqué qu’on a longtemps pris les deux sexes pour deux espèces.
Ses pattes antérieures étaient puissantes, ses griffes larges. Malgré cette carrure de prédateur, ses dents disent tout autre chose.
Un colosse végétarien
Ses molaires sont larges et bosselées, ses prémolaires réduites, ses canines modestes : c’est l’outillage d’un broyeur de végétaux. Les analyses isotopiques du collagène le confirment sur des centaines d’individus : l’ours des cavernes tirait l’essentiel de son azote des plantes, et non de la viande.
Cette spécialisation faisait de lui l’un des rares grands carnivores presque entièrement herbivores, et c’est probablement ce qui l’a perdu. Un ours brun s’adapte à tout; celui-ci dépendait d’une végétation abondante en été pour constituer les réserves d’un très long hivernage.
Mode de vie
Il passait la mauvaise saison dans les grottes, où il hivernait plusieurs mois. Les cavités d’Europe en ont conservé des quantités stupéfiantes : la Drachenhöhle, en Autriche, a livré les restes d’environ trente mille individus, accumulés sur des dizaines de milliers d’années d’hivernages successifs.
Ces os racontent la mortalité hivernale : ce sont surtout des très jeunes et des très vieux, ceux qui n’avaient pas assez de graisse pour tenir jusqu’au printemps.

Les traces qu’il a laissées dans les grottes
Les parois portent ses griffades, parallèles, parfois à deux mètres de hauteur; le sol garde ses empreintes et ses « bauges », ces cuvettes creusées dans l’argile où il se couchait. À Chauvet, une salle en est constellée, et un crâne repose sur un bloc rocheux tombé au centre; disposition qui interroge depuis la découverte, sans qu’on puisse dire si elle est humaine ou fortuite.
Les os d’ours des cavernes ont aussi livré, à plusieurs reprises, de l’ADN ancien de très bonne qualité : l’espèce a servi de banc d’essai aux techniques de paléogénétique avant qu’on ne les applique à Néandertal.
Ce que l’ADN a révélé
Le séquençage de son génome a réservé une surprise : l’ours des cavernes s’est croisé avec l’ours brun, et ces échanges ont laissé une trace. Entre 0,9 et 2,4 % du génome des ours bruns actuels vient de lui; proportion comparable à celle de l’ADN néandertalien chez l’humain moderne.
Autrement dit, l’espèce n’a pas totalement disparu : une fraction d’elle circule encore dans les forêts d’Europe et d’Amérique, portée par une lignée cousine qui, elle, a survécu.
Dans le monde des premiers humains
Hommes et ours ont fréquenté les mêmes cavités, rarement au même moment. Néandertal puis sapiens ont utilisé ses os, parfois ses crânes, et l’ont représenté, l’ours de Chauvet, celui des Combarelles. La thèse d’un « culte de l’ours » néandertalien, très en vogue au XXe siècle, ne résiste pas à l’examen : les accumulations de crânes s’expliquent par la mortalité naturelle et les remaniements du sol.
Disparition
Il s’éteint vers 24 000 ans, au cœur du dernier maximum glaciaire, quand le froid extrême réduit la végétation estivale dont il dépendait. Les génomes montrent un effondrement démographique commencé bien plus tôt, dès 50 000 ans.
La concurrence pour les grottes avec les humains, de plus en plus nombreux, a pu jouer à la marge. Mais c’est d’abord un régime trop étroit qui a condamné un animal incapable de basculer vers la viande quand l’herbe a manqué.






