Portrait général

Homo antecessor (« l’explorateur », « celui qui précède ») est l’hominine des premiers peuplements de l’Europe occidentale. Il est connu presque exclusivement d’un seul gisement, la Gran Dolina, à Atapuerca, en Espagne, et d’une seule couche, datée d’environ 850 000 ans.

Son visage a fait sensation : un enfant mort il y a près d’un million d’années, dont la face présente déjà des traits que l’on croyait propres à Homo sapiens.

Ce dossier repose sur environ 170 restes humains, auxquels les fouilles récentes en ont ajouté plusieurs dizaines. C’est peu pour une espèce, mais c’est beaucoup pour cette époque : en Europe, aucun autre site de cet âge n’a livré autant d’individus.

La sierra d’Atapuerca

La sierra d’Atapuerca est une petite colline calcaire à une quinzaine de kilomètres à l’est de Burgos, en Castille. Elle commande un couloir naturel entre la vallée de l’Èbre et le bassin du Douro, un passage emprunté depuis toujours par les animaux et les hommes.

Tranchée de chemin de fer bordée de gisements à Atapuerca
La Trinchera del Ferrocarril, tranchée de chemin de fer de la sierra d’Atapuerca, avec les gisements de la Galería et de la Gran Dolina protégés par des abris. · José Luis Filpo Cabana · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Elle est traversée par une tranchée de chemin de fer creusée à la fin du XIXe siècle pour une ligne minière, qui a coupé net une série de remplissages de grottes et les a rendus accessibles. C’est l’un des rares cas où une saignée industrielle a ouvert un livre de huit cent mille pages.

Le karst d’Atapuerca abrite plusieurs gisements majeurs : la Gran Dolina, la Sima del Elefante, la Galería, et, dans la Cueva Mayor, la Sima de los Huesos, qui a livré près de trente individus vieux d’environ 430 000 ans. L’ensemble est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2000.

Découverte

Les fouilles systématiques d’Atapuerca commencent en 1978, sous la direction d’Emiliano Aguirre. À la Gran Dolina, l’équipe ouvre en 1993 un sondage de quelques mètres carrés pour atteindre les niveaux profonds.

Le 8 juillet 1994, la fouille du niveau TD6 livre les premiers restes humains. Au cours des campagnes de 1994 et 1995, la couche baptisée « strate Aurora », en hommage à l’archéologue Aurora Martín, livre près de quatre-vingt-dix restes humains, mêlés à des outils et à des os d’animaux.

L’espèce est créée en 1997 dans Science par José María Bermúdez de Castro, Juan Luis Arsuaga, Eudald Carbonell et leurs collègues. La même année, l’équipe d’Atapuerca reçoit le prix Prince des Asturies de la recherche scientifique.

Les fossiles de référence

L’holotype ATD6-5 est un fragment de mandibule juvénile portant ses molaires, accompagné de dents isolées. Mais la pièce célèbre est ATD6-69, la face partielle d’un enfant d’une dizaine d’années, probablement le même individu que le fragment de front ATD6-15.

Fragments de front et de face de l’enfant de la Gran Dolina
Réplique des fragments du crâne de l’enfant de la Gran Dolina : le front ATD6-15 en haut et la face ATD6-69 en bas, attribués à Homo antecessor. · José-Manuel Benito · Public domain · Wikimedia Commons

Le niveau TD6 a livré les restes d’au moins onze individus, en majorité des enfants et des adolescents. Cette composition n’est pas anodine, comme on le verra. Des mandibules, comme ATD6-96, des vertèbres, des os des mains et des pieds complètent l’échantillon.

Une mandibule plus ancienne, ATE9-1, trouvée en 2007 à la Sima del Elefante et datée d’environ 1,2 million d’années, a d’abord été publiée comme Homo sp., puis provisoirement rapprochée d’antecessor par une partie de l’équipe. En 2025, la publication d’une face partielle du même gisement, ATE7-1, surnommée Pink et datée de 1,1 à 1,4 million d’années, a montré une morphologie différente de celle d’antecessor : ses auteurs la rapprochent d’Homo erectus et la laissent sous le nom d’Homo aff. erectus.

Anatomie et morphologie

La capacité crânienne, estimée d’après le front ATD6-15, est d’environ 1 000 cm³. Le crâne conserve des caractères archaïques : os épais, bourrelet sus-orbitaire marqué, en double arc, absence de menton.

Reconstitution du crâne d’un enfant Homo antecessor
Reconstitution du crâne de l’enfant de la Gran Dolina (Homo antecessor), les parties fossiles complétées en noir, au Muséum d’histoire naturelle de Londres. · Velatrix · CC0 · Wikimedia Commons

Ce qui frappe, c’est le milieu du visage : il est creusé d’une fosse canine et orienté vers l’arrière, une architecture « moderne » que l’on n’attendait pas avant plusieurs centaines de milliers d’années.

Une réserve s’impose toutefois : ATD6-69 est un enfant, et la face se transforme beaucoup à l’adolescence. Une partie de sa modernité apparente pourrait tenir à son âge. Une étude de 2013 a toutefois montré, en analysant la croissance de l’os, que ce visage se développait déjà selon un schéma proche du nôtre.

Les os longs et la clavicule donnent une stature d’environ 1,60 à 1,80 m pour les adultes. Le squelette, robuste, ne présente pas les proportions trapues des Néandertaliens.

Les dents sont grandes, avec des racines complexes, et associent caractères archaïques et traits que l’on retrouvera plus tard chez les Néandertaliens. Les incisives supérieures ont une face interne creusée « en pelle ».

Dès 1999, Bermúdez de Castro et ses collègues ont étudié la séquence d’éruption des dents des enfants de TD6. Ils y voient un rythme de développement proche du nôtre, ce qui suggère une enfance déjà longue. La question reste discutée, car l’échantillon est réduit.

L’émail a aussi livré une information inattendue : les protéines extraites d’une molaire contiennent une forme d’amélogénine portée par le chromosome Y. Le propriétaire de la dent était donc un garçon ou un homme.

Le cannibalisme de la Gran Dolina

Les os humains de TD6 portent des stries de découpe, des traces de percussion et de désarticulation. Ils ont été traités exactement comme les os de cerfs et de chevaux trouvés dans la même couche, puis rejetés avec eux.

Rien n’indique un geste rituel : ni disposition particulière, ni séparation des restes humains et animaux. Les archéologues parlent de cannibalisme nutritionnel, ou « gastronomique ».

Deux éléments ajoutent au trouble. Le phénomène est répété sur plusieurs niveaux, sur une longue durée : ce n’est pas un épisode de famine isolé. Et les victimes sont majoritairement des enfants et des adolescents, ce qui suggère, selon l’équipe d’Eudald Carbonell, qu’il s’agissait de membres d’autres groupes, plus vulnérables lors de rencontres hostiles. Cette lecture territoriale reste une hypothèse.

C’est, à ce jour, la plus ancienne trace largement admise de cannibalisme humain. Un tibia de Koobi Fora, au Kenya, vieux d’environ 1,45 million d’années, porte des traces de découpe, mais rien ne prouve que le boucher appartenait à la même espèce que la victime.

Mode de vie et environnement

L’outillage de TD6 est un Mode 1, éclats et galets aménagés, sans biface. Les tailleurs utilisaient des matériaux locaux : quartzite, quartz, silex et grès. Les éclats, parfois retouchés, servaient à découper la viande et à travailler le bois.

Galet de quartzite taillé de la Gran Dolina
Galet aménagé (chopper) en quartzite du niveau TD6 de la Gran Dolina, outil de Mode 1 contemporain d’Homo antecessor. · José-Manuel Benito Álvarez · Public domain · Wikimedia Commons

Le climat était tempéré, plus doux qu’aujourd’hui à certaines périodes, dans un paysage de forêt méditerranéenne ouverte entrecoupée de prairies. La faune chassée comprend cerfs, chevaux, bisons et rhinocéros, et les stries montrent que les carcasses étaient découpées avec soin.

Rien n’indique la maîtrise du feu à cette date à Atapuerca. La Gran Dolina servait sans doute d’abri temporaire, où les groupes revenaient consommer leurs proies.

Ce que disent les protéines

En 2020, une équipe conduite par Frido Welker et Enrico Cappellini est parvenue à extraire des protéines de l’émail dentaire d’une molaire de TD6, ATD6-92. L’ADN, lui, ne survit pas à ces latitudes au-delà de quelques centaines de milliers d’années.

Le résultat est net et il corrige les descripteurs de 1997 : antecessor n’est pas l’ancêtre direct de sapiens et de Néandertal, mais une lignée sœur, proche de leur ancêtre commun et détachée peu avant.

Les auteurs en tirent une conséquence sur le visage. Si une lignée aussi ancienne avait déjà une face « moderne », ce type de visage est sans doute ancien dans le genre Homo. C’est alors la face projetée des Néandertaliens qui serait la nouveauté.

C’est aussi une démonstration de méthode : la paléoprotéomique permet de tester des parentés bien au-delà de la limite de l’ADN ancien.

Comment on le date

Le niveau TD6 est calé par le paléomagnétisme : il se situe juste sous l’inversion Matuyama-Brunhes, à 780 000 ans. La résonance de spin électronique combinée aux séries de l’uranium sur les dents, et la luminescence sur les grains de quartz des sédiments, apportent des âges numériques. La biochronologie des micromammifères confirme l’ensemble.

Coupe stratigraphique de la Gran Dolina sous échafaudages
La coupe de la Gran Dolina sous ses échafaudages de fouille, avec les niveaux TD4 à TD9 ; le niveau TD6 a livré les restes d’Homo antecessor. · Malopez 21 · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons

Les estimations récentes le placent entre 772 000 et 949 000 ans, avec une préférence pour la fourchette 900 000 à 800 000 ans.

Qui a été le premier Européen ?

Antecessor a longtemps porté ce titre. Il ne le porte plus seul, et la question reste vive.

Plusieurs sites contiennent des outils de pierre plus anciens que TD6 : Pirro Nord en Italie, autour de 1,3 à 1,6 million d’années ; Barranco León et Fuente Nueva 3, près d’Orce en Andalousie, vers 1,4 million d’années. Barranco León a livré une dent de lait d’enfant, publiée en 2013, qui reste à ce jour le plus ancien reste humain d’Europe occidentale.

À Atapuerca même, la Sima del Elefante a fourni des restes humains bien plus anciens que la Gran Dolina : la mandibule ATE9-1 à 1,2 million d’années, puis la face « Pink », plus ancienne encore. En Angleterre, à Happisburgh, la mer a mis au jour en 2013 des empreintes de pas humaines âgées d’environ 1 million à 780 000 ans, que certains attribuent, sans preuve directe, à une population proche d’antecessor.

Le tableau qui se dessine est celui d’occupations anciennes mais discontinues. L’Europe du Pléistocène ancien n’a pas été peuplée une fois pour toutes : des groupes y sont entrés, s’y sont maintenus quelques millénaires, puis ont disparu lors des refroidissements, avant que d’autres n’arrivent. Antecessor représente l’une de ces vagues, pas le début d’une continuité.

Débats et incertitudes

La validité de l’espèce reste discutée : certains chercheurs y voient une variante d’Homo erectus ou une forme précoce d’Homo heidelbergensis. La rareté du matériel adulte pèse dans la balance.

La descendance est également en suspens : si antecessor est une lignée sœur, il faut chercher ailleurs l’ancêtre commun, et l’on ne sait pas où. Les descripteurs de 1997 en faisaient précisément cet ancêtre commun ; les protéines ont écarté cette hypothèse, sans désigner de remplaçant.

Enfin, la séparation récente entre les fossiles de la Sima del Elefante et ceux de la Gran Dolina relance la question du nombre de populations humaines distinctes passées par la péninsule Ibérique au Pléistocène ancien.

Ce qu’il nous apprend

Deux enseignements dépassent le cas espagnol. Le premier tient à la méthode : c’est sur antecessor que la paléoprotéomique a fait sa première grande démonstration sur un fossile européen ancien. Là où l’ADN plafonne à quelques centaines de milliers d’années, les protéines de l’émail remontent bien plus haut. Une partie du registre fossile réputée muette redevient interrogeable.

Le second est plus dérangeant. Le cannibalisme de la Gran Dolina n’est ni un rite, ni une folie, ni un accident : c’est un comportement ordinaire et répété, inscrit dans le fonctionnement de ces groupes pendant des générations. La violence entre groupes humains n’est pas une invention des sociétés récentes.

Où le voir

Les fossiles originaux d’Atapuerca sont conservés et en partie exposés au Musée de l’évolution humaine de Burgos, ouvert en 2010. Le parcours présente notamment la mandibule ATD6-96 et le contexte de la Gran Dolina.

Les gisements de la Trinchera del Ferrocarril se visitent avec un guide, au départ des centres d’accueil d’Atapuerca et d’Ibeas de Juarros. Un parc archéologique voisin propose des démonstrations de taille de pierre. Des moulages de l’enfant de la Gran Dolina sont exposés dans de nombreux musées, dont le Musée archéologique national de Madrid et le Muséum d’histoire naturelle de Londres.

Chronologie de la recherche

  • Fin du XIXe siècle : percement de la tranchée de chemin de fer.
  • 1978 : début des fouilles systématiques sous la direction d’Emiliano Aguirre.
  • 1994 : premiers restes humains du niveau TD6, le 8 juillet.
  • 1997 : création d’Homo antecessor dans Science.
  • 1999 : publication détaillée des traces de cannibalisme et du développement dentaire.
  • 2000 : inscription d’Atapuerca au patrimoine mondial.
  • 2008 : publication de la mandibule ATE9-1 de la Sima del Elefante.
  • 2013 : dent d’enfant de Barranco León ; empreintes de Happisburgh (publiées en 2014).
  • 2020 : les protéines de l’émail placent antecessor en lignée sœur.
  • 2025 : description de la face « Pink », distinguée d’antecessor.

Ce qu’il reste à trouver

Des crânes adultes, pour savoir si la modernité faciale de l’enfant se maintenait à l’âge adulte. Et d’autres gisements européens de cette ancienneté ; ils sont rarissimes, et Atapuerca porte à elle seule l’essentiel du dossier.

La reprise des fouilles du niveau TD6 sur une surface élargie, engagée ces dernières années, pourrait combler une partie de ces lacunes.

Pour aller plus loin

  • Bermúdez de Castro J. M., Arsuaga J. L., Carbonell E. et al., 1997. A hominid from the Lower Pleistocene of Atapuerca, Spain : possible ancestor to Neandertals and modern humans. Science.
  • Fernández-Jalvo Y. et al., 1999. Human cannibalism in the Early Pleistocene of Europe (Gran Dolina, Sierra de Atapuerca). Journal of Human Evolution.
  • Bermúdez de Castro J. M. et al., 1999. A modern human pattern of dental development in Lower Pleistocene hominids from Atapuerca-TD6. PNAS.
  • Carbonell E. et al., 2008. The first hominin of Europe. Nature.
  • Carbonell E. et al., 2010. Cultural cannibalism as a paleoeconomic system in the European Lower Pleistocene. Current Anthropology.
  • Toro-Moyano I. et al., 2013. The oldest human fossil in Europe, from Orce (Spain). Journal of Human Evolution.
  • Ashton N. et al., 2014. Hominin footprints from Early Pleistocene deposits at Happisburgh, UK. PLoS ONE.
  • Lacruz R. S. et al., 2013. Facial morphogenesis of the earliest Europeans. PLoS ONE.
  • Duval M. et al., 2018. The first direct ESR dating of a hominin tooth from Atapuerca Gran Dolina TD-6. Quaternary Geochronology.
  • Welker F. et al., 2020. The dental proteome of Homo antecessor. Nature.
  • Huguet R. et al., 2025. The earliest human face of Western Europe. Nature.
  • Unesco, Site archéologique d’Atapuerca (bien n° 989) ; Musée de l’évolution humaine, Burgos ; Australian Museum, fiche Homo antecessor.

Sites & fossiles majeurs

Gran Dolina, Sierra de Atapuerca (Espagne)