Dans une grotte du sud de la Turquie, des néandertaliens puis des Homo sapiens ont taillé les mêmes outils, chassé le même gibier et ramassé le même petit coquillage, qui ne se mange pas. Trente mille ans de continuité, de part et d’autre d’un changement d’espèce.
La grotte d’Üçağızlı II s’ouvre à l’extrémité nord du Levant, sur la côte méditerranéenne de la Turquie, près de l’embouchure de l’Oronte. Une équipe turque, française et japonaise, dont l’auteur correspondant est Naoki Morimoto, de l’université de Kyoto, y a repris l’ensemble de la séquence. Ses conclusions ont paru début juillet 2026 dans les PNAS.
Deux humanités dans la même grotte
Le site a ceci de précieux qu’il documente les deux côtés du relais. Les couches inférieures, datées de 77 000 à 59 000 ans, ont livré des dents néandertaliennes. Les couches supérieures, de 59 000 à 47 000 ans, ont livré des dents des premiers Homo sapiens de la région.
Entre les deux, le lieu ne change pas de fonction. C’est cette situation, rare, qui permet de comparer non pas deux sites éloignés mais deux occupations superposées, avec les mêmes ressources à portée de main et la même mer en bas de la pente.
Un coquillage qui ne nourrit personne
Le résultat le plus net porte sur un petit gastéropode méditerranéen, Columbella rustica, long d’un centimètre et demi à deux centimètres. Il apparaît dans les deux séries de couches, percé intentionnellement, certains spécimens ayant en outre subi l’action du feu. Sa chair est négligeable : on ne le ramasse pas pour manger, on le ramasse pour l’enfiler.
Jusqu’ici, la préférence marquée pour cette espèce passait pour un marqueur des humains modernes. La trouver aussi bas dans la séquence, dans les niveaux néandertaliens, retire à ce marqueur son exclusivité.
Les outils et le gibier ne changent pas non plus
La continuité ne s’arrête pas à la parure. De part et d’autre du changement d’espèce, l’outillage de pierre reste enraciné dans les traditions du Paléolithique moyen, celles que l’on rassemble sous le nom de Moustérien. Le gibier est le même : chèvre sauvage, daim, chevreuil, sanglier.
« Nos résultats indiquent un niveau profond d’interaction culturelle », résume Naoki Morimoto : selon lui, les deux groupes ne se contentaient pas de s’adapter au même environnement, ils partageaient probablement des préférences symboliques.
Ce que la continuité prouve, et ce qu’elle ne prouve pas
Deux réserves méritent d’être posées. Une dent trouvée dans une couche ne signe pas la totalité des objets de cette couche : elle indique qui était là, pas qui a fabriqué chaque outil. Et une pratique identique peut avoir trois origines différentes, une transmission directe entre groupes qui se croisent, un héritage commun plus ancien, ou une réponse semblable au même milieu.
Ce que l’étude écarte en revanche, c’est l’idée commode d’un comportement symbolique réservé à notre espèce. Elle rejoint sur ce point une série de résultats qui, depuis vingt-cinq ans, effritent le récit d’une rupture soudaine et exclusive, celui que nous examinons dans notre dossier sur la révolution cognitive.