La question revient dans toutes les conversations sur nos origines : à quel moment, et surtout pourquoi, l’esprit humain a-t-il basculé ? Une réponse s’est imposée en librairie : il y a environ 70 000 ans, quelque chose aurait changé dans la tête de Homo sapiens, et tout le reste en découlerait. Le problème est qu’elle repose sur un événement dont les préhistoriens ne sont plus certains qu’il ait eu lieu.

Un terme qui ne vient pas des préhistoriens

« Révolution cognitive » n’est pas un concept de la préhistoire académique. Le grand public le doit surtout à Sapiens, de Yuval Noah Harari, qui situe vers 70 000 ans l’apparition d’un nouveau mode de pensée. En sciences de l’esprit, l’expression désigne d’ailleurs tout autre chose : le tournant des années 1950 en psychologie.

L’idée prolonge une notion plus ancienne et, elle, bien archéologique : la « révolution humaine », ou « révolution du Paléolithique supérieur », formulée dans les années 1980 autour d’un constat simple. Vers 40 000 ans, en Europe, apparaissent presque simultanément les sculptures, les parures, les grottes ornées, les lames standardisées et les sépultures élaborées. On tenait un paquet de traits groupés dans le temps et dans l’espace : il fallait bien lui trouver une cause.

La révolution symbolique du Paléolithique supérieur
La révolution symbolique du Paléolithique supérieur Dagmar Hollmann · CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons) · recadrage

Première hypothèse : une mutation du cerveau

La plus radicale a été défendue par le paléoanthropologue Richard Klein : un changement génétique survenu vers 50 000 à 40 000 ans aurait réorganisé le cerveau et rendu possible un langage pleinement syntaxique. Elle séduit parce qu’elle explique une soudaineté supposée par une cause elle-même ponctuelle.

Un temps, un gène a paru la confirmer. FOXP2, impliqué dans le contrôle moteur de la parole, porte chez l’homme deux mutations absentes du chimpanzé, et une étude de 2002 concluait à une sélection récente et forte (Enard et al., Nature). Deux séries de résultats ont défait l’argument. Dès 2007, la même version du gène était retrouvée chez Néandertal (Krause et al., Current Biology) : elle n’avait donc rien de propre à sapiens. Puis, en 2018, une réanalyse portant sur un échantillon humain bien plus divers ne retrouvait aucune trace de cette sélection récente (Atkinson et al., Cell). Aucun autre marqueur génétique n’a pris le relais depuis. L’hypothèse d’une mutation n’est pas réfutée dans son principe, mais elle est aujourd’hui sans preuve.

Deuxième hypothèse : le langage lui-même

C’est le cœur de la thèse de Harari : le langage aurait permis la fiction partagée, donc la coopération entre inconnus, donc les grands groupes. L’objection est méthodologique avant d’être empirique : le langage ne fossilise pas. Une thèse qui explique tout sans rien laisser à vérifier n’est pas une hypothèse scientifique, c’est un récit.

Le peu que l’on puisse tester ne va d’ailleurs pas dans son sens. L’os hyoïde d’un Néandertal de Kebara, publié en 1989, est anatomiquement moderne. Et l’étude par tomographie des structures de l’oreille conclut, en 2021, que Néandertal percevait la bande de fréquences de la parole aussi finement que nous (Conde-Valverde et al., Nature Ecology & Evolution). L’équipement de la parole n’est pas un privilège de notre espèce.

Néandertal était-il un artiste ?
Néandertal était-il un artiste ? Luka Mjeda, Zagreb, CC BY 4.0 (Wikimedia Commons)

Troisième hypothèse : la démographie

La proposition la plus discutée aujourd’hui ne dit rien du cerveau. En 2009, un modèle publié dans Science montre qu’à capacités mentales identiques, une population plus dense et mieux connectée conserve ses innovations au lieu de les perdre (Powell, Shennan & Thomas). Il suffit qu’un savoir-faire complexe ne soit transmis à personne pendant une génération pour qu’il disparaisse. La même tête, dans un réseau plus dense, produit plus de culture visible.

Le débat n’est pas clos pour autant. En 2016, une équipe a soutenu dans les PNAS que la prédiction du modèle, plus de population donc plus de complexité, n’est pas vérifiée par les données archéologiques et ethnographiques (Vaesen et al.). Les auteurs du modèle ont répondu, dans la même revue, que la variable pertinente n’est pas le nombre d’habitants mais la taille du réseau qui échange effectivement l’information. On tient là une hypothèse testable, ce qui la distingue des deux précédentes, mais pas encore une conclusion.

« La révolution qui n’a pas eu lieu »

Pendant qu’on en cherchait la cause, un article a mis en doute l’événement lui-même. En 2000, Sally McBrearty et Alison Brooks publient dans le Journal of Human Evolution une somme au titre sans détour : The revolution that wasn’t. Leur démonstration tient en une phrase : les traits censés former le paquet révolutionnaire apparaissent séparément, beaucoup plus tôt, et en Afrique.

Les découvertes accumulées depuis n’ont fait que renforcer ce constat. Pigments transformés à Pinnacle Point vers 164 000 ans (Marean et al., Nature, 2007). Coquillages perforés de la grotte de Bizmoune, au Maroc, datés d’au moins 142 000 ans (Sehasseh et al., Science Advances, 2021). Parures de la grotte des Pigeons, à Taforalt, vers 82 000 ans (Bouzouggar et al., PNAS, 2007). Ocre gravé de motifs géométriques et perles de Nassarius à Blombos, en Afrique du Sud, vers 75 000 ans (Henshilwood et al., Science, 2002). Coquilles d’œuf d’autruche gravées à Diepkloof vers 60 000 ans (Texier et al., PNAS, 2010). Le plus ancien de ces objets a près de cent mille ans d’avance sur la « révolution » européenne.

Combien d’humanités ont coexisté ?
Combien d’humanités ont coexisté ? Chris Stringer, Natural History Museum, CC BY 4.0 (Wikimedia Commons)

Deux faits qui achèvent de brouiller le tableau

Le premier vient d’un crâne. À Jebel Irhoud, au Maroc, des restes attribués aux premiers Homo sapiens ont été redatés en 2017 autour de 300 000 ans (Hublin et al., Nature). L’anatomie moderne précède donc de très loin les comportements qu’on lui associait : les deux ne se commandent pas l’une l’autre.

Le second vient de nos cousins. Les structures de stalagmites brisées et agencées de la grotte de Bruniquel, en Tarn-et-Garonne, ont été datées de 176 500 ans, à une époque où l’Europe n’est habitée que par des Néandertaliens (Jaubert et al., Nature, 2016). Les tracés digités de La Roche-Cotard, en Touraine, sont scellés par des sédiments datés de 57 000 ans (Marquet et al., PLOS ONE, 2023). Des peintures de trois grottes espagnoles, dont Ardales, ont même été attribuées à Néandertal sur la foi de datations uranium-thorium supérieures à 64 800 ans (Hoffmann et al., Science, 2018), résultat vigoureusement contesté depuis. Même en écartant ce dernier cas, la conclusion tient : le comportement symbolique n’est pas une exclusivité de sapiens.

Le biais de la lampe

Reste à expliquer pourquoi l’impression de révolution est si tenace. Une bonne part de la réponse tient à l’histoire de la discipline elle-même. Le Périgord, la Cantabrie et le Jura souabe sont fouillés sans interruption depuis cent cinquante ans ; l’Afrique et l’Asie le sont infiniment moins, et depuis bien moins longtemps. À cela s’ajoute la conservation : plus un site est récent, mieux ses vestiges fragiles ont traversé le temps. Chercher là où la lampe éclaire produit mécaniquement une courbe qui grimpe vers 40 000 ans, en Europe.

Ce qu’on peut dire aujourd’hui

Il n’y a probablement pas eu de déclencheur unique. Le tableau qui résiste le mieux est celui d’une accumulation graduelle et discontinue, étalée sur plusieurs centaines de milliers d’années, faite d’inventions locales parfois abandonnées, puis réapparues ailleurs. L’accélération bien réelle du Paléolithique supérieur doit alors beaucoup moins à un changement de cerveau qu’à des populations plus nombreuses, plus denses, et reliées entre elles par des réseaux d’échange.

Autrement dit, la question de départ est mal posée. Ce qui demande une explication n’est pas la révolution cognitive : c’est l’impression de révolution. Et celle-ci s’explique fort bien par la géographie de la recherche et par l’inégale conservation des sites.