Sunghir est un campement de plein air, à deux cents kilomètres à l’est de Moscou, aux portes de Vladimir, près de la rivière Kliazma. Il a été fouillé à partir de 1955. Sous la terre gelée, on y a trouvé plusieurs sépultures d’une richesse sans équivalent pour l’époque.
Un homme adulte d’abord, la quarantaine, couvert d’environ trois mille perles. Puis, sous lui, une seconde tombe : deux enfants allongés tête contre tête, un garçon d’une douzaine d’années et une fillette plus jeune. Sur eux, près de dix mille perles d’ivoire de mammouth, cousues sur des vêtements disparus depuis. Autour d’eux, des disques ajourés, des bâtons percés, des canines de renard, et deux lances d’ivoire, dont l’une mesure plus de deux mètres.
Fabriquer ces lances suppose d’avoir redressé l’ivoire, naturellement courbe. Nous ne savons pas comment ils faisaient.
Nous avons imaginé la voix d’une adulte du groupe, celle qui a cousu.
Combien de temps avez-vous passé sur ces perles ?
Je ne compte pas comme vous comptez. Je peux vous dire ceci : une perle demande une soirée. On scie la défense, on dégrossit, on arrondit, on perce, et le perçage casse une pièce sur trois. Une soirée pour une perle, et il y en avait des milliers. Faites votre calcul, vous qui aimez les chiffres : ce n’est pas un ouvrage, c’est plusieurs hivers.
Plusieurs hivers, pour les mettre en terre.
Vous dites cela comme si c’était du gâchis. Pour nous, c’était l’inverse. Ce que nous avons enfoui, ce n’est pas de l’ivoire : c’est le temps de tout le monde. Chaque perle est une soirée d’une femme, d’un homme, d’un vieillard aux mains encore bonnes. En les cousant sur eux, nous avons mis sur ces deux enfants tout ce que nous avions de plus cher, qui n’est pas l’ivoire, mais les heures.

Pourquoi tête contre tête ?
Parce qu’ils ne se quittaient pas. Vous chercherez, vous, s’ils étaient frère et sœur. Vous chercherez dans leurs os, et vous trouverez qu’ils ne l’étaient pas vraiment, ou de loin. Cela vous étonnera. Cela ne m’étonne pas : chez nous, on ne prend pas femme ni époux dans sa propre tente. Nos enfants venaient de plusieurs campements, et c’est ainsi qu’un groupe reste vivant. On échange des filles, des garçons, des perles et des chansons, sinon on s’éteint.
La petite ne marchait pas comme les autres.
Non. Ses jambes étaient courtes, arquées, et elle boitait depuis toujours. Elle ne suivait pas quand nous levions le camp ; on la portait. Vous voudrez savoir si nous la traitions moins bien pour cela. Regardez la tombe. Elle porte autant de perles que lui. Voilà ma réponse, et elle est cousue.
Et les lances ?
La grande fait plus de deux fois la taille d’un homme couché. Elle est d’une seule pièce, dans une défense qui était courbe et qui ne l’est plus. Vous vous demanderez comment. Je vous laisse chercher. Nous savions faire, et ce savoir est mort avec ceux qui l’avaient dans les mains : c’est ce qui arrive toujours, aux gestes qui ne s’écrivent pas.
Ces lances n’ont jamais servi à chasser.
Non. Elles sont faites pour être vues, et pour rester là. On ne jette pas dans le flanc d’un renne un objet qui a coûté un hiver. Il y a des armes pour tuer et des armes pour dire, et celles-là disaient : ces deux-là comptaient plus que tout ce que nous savions faire.
Que voulez-vous qu’on retienne ?
Une chose seulement. Vous nous imaginez au bord de la faim, occupés du matin au soir à ne pas mourir. Nous l’étions souvent. Et pourtant nous avons pris des milliers d’heures, dans le froid, à percer de l’ivoire pour habiller deux enfants morts. Vous saurez tout de nous le jour où vous comprendrez pourquoi.
Pour aller plus loin
Sunghir est daté d’environ trente-quatre mille ans, au cœur du Paléolithique supérieur ancien. Le site a livré des sépultures parmi les plus richement dotées de toute la préhistoire européenne : on estime à plus de dix mille les perles associées aux deux enfants.
L’analyse génétique publiée en 2017 a montré que les individus de Sunghir n’étaient pas proches parents entre eux, ce qui plaide pour des règles d’alliance entre groupes voisins : une organisation sociale déjà complexe, il y a trente-quatre millénaires.
Les collections sont conservées en Russie, notamment au musée-réserve de Vladimir-Souzdal, et des reconstitutions circulent dans les expositions internationales.
Prochain épisode des Voix de la Préhistoire : en Cantabrie, une femme couchée derrière un grand bloc gravé, et couverte d’une poudre rouge venue de loin.


