Il est entré dans l’histoire sous un surnom de chantier : Nandy. Les fouilleurs de Ralph Solecki l’avaient appelé ainsi en 1957, dans la grotte de Shanidar, au Kurdistan irakien. Sur la fiche, il porte un nom plus sec : Shanidar 1.
Son squelette est l’un des plus abîmés que la préhistoire ait livrés. Un coup violent a écrasé le côté gauche du visage et fracturé l’orbite : il a probablement perdu l’usage de cet œil. Le bras droit est atrophié, réduit, et s’arrête au-dessus du coude; amputation ou suite de la blessure, on en discute encore. La jambe droite porte des fractures consolidées qui devaient le faire boiter. Les articulations sont rongées d’arthrose.
Et il y a plus discret, découvert bien plus tard : en 2017, Erik Trinkaus et Sébastien Villotte ont montré que ses deux conduits auditifs étaient obstrués par des excroissances osseuses. Shanidar 1 était très probablement sourd.
Toutes ces blessures ont cicatrisé. Aucune ne l’a tué. Il a vécu avec, des années durant, jusqu’à un âge que peu de Néandertaliens atteignaient, trente-cinq, peut-être cinquante ans. Borgne, manchot, boiteux, sourd, dans un monde de chasse et de prédateurs : seul, il n’aurait pas tenu une saison.
Nous avons imaginé sa voix. Il ne s’entend pas parler.
Vous nous voyez, mais vous ne nous entendez pas. Comment faisons-nous ?
Approchez-vous et laissez-moi voir votre bouche. C’est ainsi que je fais depuis longtemps. Le monde s’est éteint peu à peu, pas d’un coup ; d’abord les voix lointaines, puis les proches, puis le vent. Il me reste les vibrations dans le sol quand on court, et les visages. Un visage dit beaucoup, si on le regarde vraiment. J’ai appris à lire les gens comme d’autres lisent des traces.
Ce qui vous est arrivé au visage : un accident ?
Un coup. Je ne dirai pas d’où. Il m’a pris l’œil gauche et une partie du monde avec. Depuis, tout ce qui vient de ce côté n’existe pas tant que je n’ai pas tourné la tête. Vous ne savez pas ce que c’est, de vivre en tournant sans cesse la tête. Cela fatigue plus que la douleur.
Et votre bras.
Il n’a jamais rien valu. Petit, sec, inutile depuis si longtemps que je ne me souviens pas de l’avoir eu bon. Puis il s’est arrêté au-dessus du coude, et cela ne m’a rien retiré que je n’aie déjà perdu. On m’a demandé, chez vous, si l’on m’avait coupé ce bras. Je vous répondrai ceci : quelqu’un s’en est occupé, d’une manière ou d’une autre, et je n’en suis pas mort. Tirez-en ce que vous voulez.

Vous ne pouviez plus chasser.
Non. Et c’est là qu’il faut regarder, si vous voulez comprendre quelque chose. Un homme qui ne chasse plus, qui n’entend pas venir le danger, qui ne voit qu’à moitié, qui marche mal, cet homme coûte. Il mange la viande des autres. Il ralentit le groupe quand il faut partir. Il ne peut pas monter la garde. Je n’ai rien rapporté pendant des années. Et pourtant je suis là, vieux, mes os entiers dans votre terre.
Pourquoi vous ont-ils gardé, à votre avis ?
Vous voudriez que je dise : par bonté. Je serai plus prudent. Je crois d’abord qu’ils n’ont pas eu à décider. On ne se réveille pas un matin en choisissant de nourrir un infirme : on lui tend sa part comme la veille, et le lendemain encore, et cela fait vingt ans. Ce n’est pas une décision, c’est une habitude ; et l’habitude est peut-être ce qu’il y a de plus humain en nous.
Vous étiez donc inutile ?
Je n’ai pas dit cela. Je surveillais le feu. Je gardais les enfants pendant que les autres étaient dehors. Je connaissais les pentes, les saisons, l’endroit où l’eau reste en été; un vieux sait des choses qu’aucun jeune n’a eu le temps d’apprendre. On croit qu’un groupe garde ses faibles par pitié. On oublie qu’un vieux est une mémoire, et qu’un peuple sans mémoire recommence tout à chaque génération.
Vos os disent-ils que l’on vous a soigné ?
Mes os disent que j’ai survécu. C’est différent, et vos savants ont raison de se disputer là-dessus. Ils ne prouvent pas qu’on m’a pansé, ni qu’on m’a plaint. Ils prouvent qu’on m’a laissé manger. Dans un monde où il n’y a jamais assez, c’est déjà une réponse.
Que voudriez-vous qu’on retienne ?
Que vous cherchez depuis longtemps ce qui sépare l’homme de la bête, et que vous regardez les outils, les feux, les peintures. Regardez plutôt qui l’on porte. On m’a gardé parmi les siens. Le reste est du bricolage.
Pour aller plus loin
Shanidar 1 a été mis au jour par Ralph Solecki entre 1951 et 1960, dans une grotte qui a livré les restes d’une dizaine de Néandertaliens; dont la fameuse « sépulture aux fleurs », depuis largement remise en cause. Le diagnostic de surdité, lui, est récent : publié dans PLOS ONE en 2017 par Erik Trinkaus et Sébastien Villotte, il repose sur des exostoses du conduit auditif externe, bilatérales et obstruantes.
Une précaution s’impose, et elle est au cœur du débat. Survivre longtemps avec un handicap prouve qu’un individu a reçu de la nourriture ; cela ne prouve pas à soi seul une intention de soigner. L’anthropologue Katherine Dettwyler l’a rappelé dès 1991 : l’aide peut être minimale, intéressée, ou simplement liée au fait que le groupe est sédentaire cette saison-là. Ce que l’on peut affirmer sans forcer : Shanidar 1 n’a pas été abandonné.
La grotte de Shanidar est toujours fouillée : les campagnes récentes y ont dégagé un nouvel individu, « Shanidar Z », et rouvert l’ensemble du dossier funéraire du site.
Ce cycle des Voix de la Préhistoire donne la parole à celles et ceux dont les os portent la marque du soin : les blessés, les infirmes, les vieux, les différents. Cinq épisodes autour d’une question simple : à partir de quand garde-t-on quelqu’un qui ne peut plus rien rendre ?
Prochain épisode : en Corrèze, un vieil homme de Néandertal presque édenté (celui-là même dont Marcellin Boule fit, à tort, la brute des manuels.)


