Depuis 1995, les fouilles de Göbekli Tepe, en Turquie du Sud-Est, sortent des os humains du remplissage des bâtiments monumentaux : 928 fragments à ce jour, des hommes et des femmes de tous âges, et pas un squelette entier. D’où venaient-ils ? Les deux premières sépultures intactes du site, publiées le 22 septembre dans PLoS One, avancent une réponse qui doit beaucoup à la pente du terrain.
Le site, à quinze kilomètres au nord-est de Şanlıurfa, est inscrit au patrimoine mondial depuis 2018. Ses piliers en T couverts de reliefs d’animaux sauvages ont fait sa célébrité, et le tell s’est accumulé sur quelque 1 600 ans, du Néolithique précéramique A (9600-8700 av. n. è.) au Néolithique précéramique B ancien et moyen (8700-8000 av. n. è.). Julia Gresky et Lee Clare, de l’Institut archéologique allemand, y étudient les restes humains depuis 2009.
Deux sépultures, deux gestes différents
La première, dans le sondage DR1, est une sépulture collective. Une fosse en forme de rein, creusée dans le sol de plâtre d’un bâtiment rectangulaire du Néolithique précéramique B, contenait au moins trois individus : une femme de plus de 35 ans, un homme de 20 à 30 ans et une adolescente de 11 à 14 ans, peut-être un quatrième. Les corps n’étaient plus en place : les trois crânes avaient été rassemblés dans l’angle sud-est de la fosse, les os longs alignés le long de la paroi ouest, le reste empilé au centre. Elle a été découverte en 2017, lors du creusement d’un drain pour l’abri permanent qui couvre aujourd’hui la zone de fouille.
La seconde, dans le sondage L09-65, est une sépulture individuelle, et elle n’a rien de commun avec la première : le corps repose replié sur le côté gauche, tourné vers l’est, contre le mur oriental d’un petit espace accolé au Bâtiment spécial A, posé sur un lit de pierres de la taille d’un poing, sans fosse nettement creusée. Repérée en 2012, elle n’a été fouillée qu’en 2022.

Ce que racontent les os abîmés
C’est l’état des os, plus que leur position, qui fait l’apport de l’étude. Les deux sépultures portent les mêmes marques que les fragments dispersés dans le remplissage des bâtiments : rongements de rongeurs, morsures de carnivores, fractures horizontales, lignes de cassure lisses. Autrement dit, les corps sont restés accessibles un certain temps, dans un espace ouvert ou remanié, et non scellés une fois pour toutes. Aucune trace de découpe, aucune chauffe, aucune trace d’ocre sur les os de la sépulture collective.
L’érosion plutôt que le rite
De cette ressemblance, les deux chercheurs tirent leur explication : les fragments épars viendraient de sépultures creusées sous le sol de maisons situées plus haut sur le tell, puis entraînées vers le bas par des glissements de pente, sous l’effet de la pression des constructions successives, de fortes pluies et peut-être de séismes. Ce que l’on avait longtemps lu comme un remblaiement rituel des enclos monumentaux serait d’abord un accident de terrain.
Au passage, la découverte de sépultures sous plancher conforte une révision plus large : Göbekli Tepe, longtemps présenté comme un sanctuaire sans habitat véritable, livre depuis quelques années de plus en plus d’indices d’occupation domestique, sur toute sa séquence.
Le culte du crâne, lui, tient toujours
Les auteurs se gardent d’un raisonnement trop propre. L’érosion explique la masse des fragments, pas tout : les crânes restent nettement sur-représentés dans l’ensemble du site, 408 fragments crâniens contre 283 post-crâniens, et une petite série de calottes porte des incisions profondes, décrites en 2017 comme la marque d’une forme de culte du crâne propre au site. Ce geste-là demeure, sur un petit nombre d’individus.
D’autres pratiques funéraires coexistaient d’ailleurs dans la région à la même époque. À Sayburç, à quelques dizaines de kilomètres, des crânes et des os longs d’au moins dix-neuf personnes, certains passés au feu, ont été retrouvés dans des niches et devant une banquette de pierre, dans une maison. À Karahantepe, environ soixante-dix fragments d’os humains, en majorité des crânes, portent des traces d’incision, de raclage et de feu. La conclusion de l’étude est donc prudente : l’érosion rend compte de la plupart des ossements dispersés de Göbekli Tepe, sans effacer la diversité des gestes funéraires du Néolithique anatolien.



