Un fils de Nobel qui voulait faire de l’égyptologie

Svante Pääbo naît à Stockholm le 20 avril 1955. Sa mère, Karin Pääbo, est chimiste estonienne; son père, le biochimiste Sune Bergström, recevra le prix Nobel de médecine en 1982, mais il est marié par ailleurs, et l’enfant grandit sans porter son nom. Adolescent, c’est l’Égypte qui le passionne : il commence des études d’égyptologie avant de bifurquer vers la médecine, puis la biologie moléculaire.

Les deux passions ne se quitteront jamais. En 1985, encore doctorant, il publie dans Nature l’extraction de fragments d’ADN d’une momie égyptienne. Le résultat sera plus tard reconnu comme contaminé, mais il ouvre une question que personne ne prenait au sérieux : peut-on lire le génome des morts ?

La guerre contre la contamination

Cette question, Pääbo va passer vingt ans à la rendre rigoureuse. L’ADN ancien est fragmenté, chimiquement altéré, présent en quantités infimes, et systématiquement noyé sous l’ADN des vivants qui manipulent l’os : fouilleurs, conservateurs, techniciens. Les premières années de la paléogénétique sont jonchées d’annonces spectaculaires et fausses, dinosaures compris.

Sa réponse tient en une discipline de laboratoire : salles blanches en surpression, combinaisons intégrales, réactifs dédiés, extractions dupliquées dans des laboratoires indépendants, critères stricts d’authentification. Quand il fonde en 1997 son département à l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig, il en dessine lui-même les moindres détails.

Il a fait de l’ADN ancien une science, en admettant d’abord tout ce qui pouvait le tromper.

1997 : Néandertal parle

En 1994, son équipe publie l’ADN mitochondrial de mammouths vieux de 50 000 ans. Puis, en 1997, l’exploit : le premier fragment d’ADN mitochondrial d’une humanité éteinte, extrait de l’os même découvert en 1856 dans la vallée de Néander. La comparaison avec l’ADN actuel indique une divergence ancienne, de l’ordre d’un demi-million d’années, et suggère alors que Néandertal formait une lignée séparée.

2010 : l’année qui change tout

Deux résultats tombent la même année. En mai, la première séquence du génome nucléaire néandertalien montre ce que la mitochondrie ne pouvait pas voir : les humains actuels hors d’Afrique portent environ 2 % d’ADN néandertalien. Nos ancêtres ne se sont pas contentés de croiser Néandertal, ils ont eu des enfants avec lui.

En mars, à partir d’une simple phalange trouvée dans la grotte de Denisova, en Sibérie, son équipe identifie une humanité inconnue; le premier groupe humain de l’histoire défini par son seul génome, avant tout fossile diagnostique. Le génome néandertalien complet suivra en 2013.

Ce que la paléogénétique a fait à la préhistoire

En vingt ans, la discipline a déplacé des certitudes que l’os seul n’aurait jamais entamées : les métissages entre humanités, la part dénisovienne des populations d’Océanie et du Tibet, la sélection de variantes archaïques liées à l’immunité ou à l’altitude, la datation directe de restes non identifiables. Les travaux de 2002 sur le gène FOXP2 ont même ouvert, prudemment, le dossier des bases génétiques du langage.

Le prix Nobel de physiologie ou médecine lui est décerné le 3 octobre 2022, « pour ses découvertes sur les génomes d’espèces humaines éteintes et l’évolution humaine ». Fait rare : la paléoanthropologie n’avait jamais été distinguée à ce niveau.

Un chercheur qui doute par méthode

Pääbo est aussi connu pour une qualité peu spectaculaire : il publie ses corrections. Ses premiers résultats sur les momies, il les a lui-même relativisés; ses estimations de divergence, il les a révisées. Cette manière d’avancer en désignant ses propres marges d’erreur est devenue la norme d’une discipline où chaque contamination peut inventer un ancêtre.

Sources
  • Svante Pääbo, Neanderthal Man: In Search of Lost Genomes, Basic Books, 2014.
  • The Nobel Prize in Physiology or Medicine 2022 (nobelprize.org).
  • Green et al., « A Draft Sequence of the Neandertal Genome », Science, 2010.
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