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On visite aujourd’hui les grottes ornées en silence, à la lueur des lampes, en regardant. Leurs auteurs les parcouraient peut-être aussi en écoutant. Dans plusieurs cavernes, les images se concentrent là où la voix résonne le mieux. Simple coïncidence, ou choix délibéré d’artistes qui sondaient la roche avec leur voix autant qu’avec leurs yeux ?

Une enquête menée à la voix

L’idée naît dans les années 1980, d’une collaboration peu banale entre un musicien et un préhistorien. Iegor Reznikoff, spécialiste du chant ancien, et Michel Dauvois parcourent plusieurs grottes ornées des Pyrénées et de Bourgogne, dont Niaux, Le Portel et Arcy-sur-Cure. Leur instrument de mesure est la voix humaine : en chantant à différentes hauteurs, ils repèrent les endroits où la cavité répond, par un écho, une résonance, un son qui s’amplifie.

Ils publient leurs observations en 1988 dans le Bulletin de la Société préhistorique française, sous un titre qui fera date : « La dimension sonore des grottes ornées ».

La plus vieille musique du monde : les premiers instruments
La plus vieille musique du monde : les premiers instruments Marie-Lan Taÿ Pamart, domaine public (Wikimedia Commons)

Ce qu’ils ont entendu

Leur constat est frappant. Les endroits les plus sonores sont souvent ceux où les figures sont les plus nombreuses. Dans certains passages trop étroits pour accueillir une peinture, mais où la voix résonne fortement, on trouve parfois un simple point ou un trait rouge, comme une marque laissée là.

Les points rouges seraient alors des repères sonores : ici, la grotte répond.

Reznikoff en tire une hypothèse : les hommes du Paléolithique auraient exploré les grottes en chantant, se guidant au son dans l’obscurité, et choisi pour leurs images les lieux où la paroi leur renvoyait la voix. Séduisante, l’idée repose pourtant sur des écoutes à l’oreille, difficiles à reproduire et à chiffrer.

Bisons du Salon noir de Niaux (réplique)
Bisons du Salon noir de Niaux, l’une des grottes étudiées par Reznikoff et Dauvois : réplique exposée au musée Anthropos de Brno. Photo HTO, domaine public (Wikimedia Commons)
Niaux
Niaux Pinpin, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

La vérification au micro

Il faut attendre 2017 pour une mesure systématique. Une équipe européenne conduite par l’acousticien Bruno Fazenda enregistre la réponse sonore de centaines de points dans cinq grottes ornées du nord de l’Espagne : La Garma, Las Chimeneas, La Pasiega, El Castillo et Tito Bustillo. Elle compare ensuite, statistiquement, les endroits ornés et ceux qui ne le sont pas.

Le résultat confirme une partie de l’intuition, mais en la nuançant. Les motifs, et en particulier les points et les lignes, se trouvent plus souvent là où la réverbération est modérée et où les sons graves résonnent. Le lien existe, mais il est statistiquement faible : les auteurs le jugent « défendable », sans le tenir pour démontré.

Des musiciens dans les cavernes

Que la musique ait existé au Paléolithique ne fait, en revanche, aucun doute. Des flûtes taillées dans des os d’oiseau, retrouvées dans la grotte de Hohle Fels en Allemagne, ont environ 40 000 ans. Plus près de nous, la grotte d’Isturitz, au Pays basque, a livré de nombreux fragments de flûtes.

Et en 2021, une découverte a fait entendre la préhistoire. Une grande conque marine, retrouvée en 1931 dans la grotte ornée de Marsoulas, en Haute-Garonne, a été réexaminée : son sommet a été volontairement cassé et son ouverture aménagée pour qu’on puisse y souffler. Un corniste en a tiré trois notes, proches du do, du do dièse et du ré. Vieille d’environ 18 000 ans, c’est le plus ancien instrument à vent de ce type connu, et il provient d’une grotte ornée.

Les points et signes géométriques sont-ils une écriture ?
Les points et signes géométriques sont-ils une écriture ? Le mégacéros et sa rangée de points, grotte de Lascaux. HTO · Public domain · Wikimedia Commons

Les limites de l’hypothèse

Plusieurs objections tempèrent l’enthousiasme. Les grottes ont changé depuis le Paléolithique : effondrements, remplissages de sédiments, concrétions et aménagements touristiques ont modifié leur acoustique. Ce que l’on mesure aujourd’hui n’est pas forcément ce qu’entendaient les artistes.

Surtout, la corrélation peut tromper. Les grandes salles aux parois lisses et dégagées sont à la fois propices à la peinture et à la résonance. Les artistes ont pu choisir ces endroits pour leur surface, leur accès ou leur volume, et la sonorité aurait suivi, sans avoir été recherchée. Enfin, nombre de figures se trouvent dans des zones parfaitement sourdes.

Pourquoi la question reste ouverte

Le son ne laisse pas de trace. On peut retrouver une flûte, une conque, un pigment, jamais un chant. Les mesures modernes montrent un lien réel mais ténu entre images et acoustique, que rien ne permet encore de transformer en intention. Reste une invitation, que la conque de Marsoulas rend presque audible : penser les grottes ornées comme des lieux que l’on écoutait autant qu’on les regardait.