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Il y a 5 300 ans, dans les Alpes, un homme d’une quarantaine d’années meurt d’une flèche tirée dans le dos. Son corps, pris dans la glace avec ses vêtements et son équipement, est retrouvé en 1991. Les scientifiques ont reconstitué ses derniers jours presque heure par heure. Ils savent comment il est mort. Ils ignorent toujours qui l’a tué, et pourquoi.

Une découverte de randonneurs

Le 19 septembre 1991, Erika et Helmut Simon, un couple de randonneurs de Nuremberg, aperçoivent un corps qui dépasse de la glace à 3 210 mètres d’altitude, près du col du Tisenjoch, dans les Alpes de l’Ötztal. On pense d’abord à un alpiniste disparu quelques décennies plus tôt, et le corps est dégagé sans précaution. Il faut plusieurs jours pour comprendre qu’il a des milliers d’années.

Le site se trouve à une centaine de mètres de la frontière, côté italien. Le corps, surnommé Ötzi d’après la vallée voisine, est aujourd’hui conservé au Musée archéologique du Haut-Adige, à Bolzano, dans une chambre froide qui reproduit les conditions du glacier. Il est mort vers 3 300 avant notre ère, à l’âge du cuivre, au moment où les premiers objets en métal se diffusent dans les Alpes.

La préhistoire était-elle violente ?
La préhistoire était-elle violente ? Justin Gawke, CC0 (Wikimedia Commons)

La flèche que personne n’avait vue

Pendant dix ans, on pense qu’Ötzi est mort de froid, surpris par une tempête. En 2001, une radiographie révèle une pointe de flèche en silex logée sous l’omoplate gauche. La flèche est entrée par le dos. En 2007, un examen au scanner montre qu’elle a déchiré l’artère sous-clavière : l’hémorragie a été massive, et la mort est survenue en quelques minutes.

Un détail intrigue les enquêteurs : la hampe de la flèche n’a pas été retrouvée. Quelqu’un l’a retirée, peut-être l’agresseur lui-même, pour récupérer une flèche précieuse ou pour ne pas laisser derrière lui un objet reconnaissable. Le crâne porte aussi une lésion, dont on ne sait pas si elle vient d’un coup ou de la chute qui a suivi le tir.

Une blessure plus ancienne

La main droite d’Ötzi présente une entaille profonde entre le pouce et l’index. Les tissus avaient commencé à cicatriser : la blessure date donc de plusieurs jours avant sa mort. Elle évoque une blessure de défense, reçue en parant une lame. Ötzi s’était probablement déjà battu, au corps à corps, peu avant sa dernière ascension.

Caïn, Abel, Ötzi. L’héritage néolithique
Caïn, Abel, Ötzi. L’héritage néolithique Couverture © Gallimard

Le dernier repas

L’estomac d’Ötzi était plein. Analysé en 2018, son contenu révèle de la graisse et de la viande de bouquetin, de la viande de cerf, des grains d’engrain, une céréale cultivée, et des traces de fougère. Les pollens retrouvés dans son tube digestif, notamment ceux du charme-houblon, situent sa mort au printemps ou au début de l’été, et montrent qu’il est monté depuis les vallées dans ses derniers jours.

Un homme qui prend un repas copieux ne se croit pas poursuivi.

Ce détail compte. Ötzi ne fuyait pas dans la panique : il s’était arrêté pour manger, peut-être à l’abri dans un repli du col. L’attaque l’a surpris.

Préhistoire de la violence et de la guerre
Préhistoire de la violence et de la guerre

La hache restée sur place

Ötzi portait un équipement complet : un poignard en silex, un nécessaire à feu, un arc en bois d’if encore inachevé, un carquois de quatorze flèches dont deux seulement étaient prêtes à tirer. Et surtout une hache à lame de cuivre presque pur, objet rare et coûteux à son époque. Selon une étude publiée en 2017, ce cuivre venait du sud de la Toscane.

Reconstitution de la hache de cuivre d’Ötzi
Reconstitution de la hache de cuivre d’Ötzi, par Wulf Hein. Photo Bullenwächter, CC BY 3.0 (Wikimedia Commons)

Or le meurtrier a laissé cette hache. Ce n’était donc pas un vol. En 2016, à la demande du musée de Bolzano, un inspecteur de la police criminelle de Munich, Alexander Horn, a examiné le dossier comme une affaire non élucidée. Ses conclusions : un tir à une trentaine de mètres, dans le dos, par quelqu’un qui connaissait sans doute sa victime. Plutôt un règlement de comptes qu’une attaque de brigands, peut-être la suite du combat qui avait blessé sa main.

Mort sur place, ou tombe d’altitude ?

En 2010, une équipe italienne a proposé une lecture toute différente : Ötzi serait mort plus bas, puis aurait été porté et inhumé sur une plateforme de pierre au col, avec ses objets disposés autour de lui. L’hypothèse a été vivement contestée. Pour la plupart des spécialistes, la dispersion des objets s’explique par les fontes et les mouvements de la glace, et Ötzi est bien mort là où il est tombé.

En vidéo : « Ötzi, la momie des glaces », documentaire en français (51 min), diffusé sur YouTube.

Pourquoi la question reste ouverte

On connaît Ötzi mieux que bien des vivants : ses tatouages, ses maladies, son dernier repas, et même son génome, qui révèle en 2023 une ascendance issue des premiers agriculteurs venus d’Anatolie, une peau plus foncée qu’on ne l’imaginait et une calvitie probable. Mais une scène de crime vieille de cinq millénaires n’a qu’un seul témoin, et il est muet. L’agresseur n’a laissé ni corps, ni arme, ni trace. Ce meurtre dont on connaît chaque détail reste un meurtre sans coupable.