Il y a environ 3,66 millions d’années, dans le nord de l’actuelle Tanzanie, quelques hominines ont traversé une plaine couverte de cendres volcaniques encore humides. Leurs pas ont durci comme du ciment. Retrouvées en 1978 par l’équipe de Mary Leakey, les empreintes de Laetoli sont la plus ancienne trace directe d’une marche debout semblable à la nôtre, et le portrait en mouvement de l’espèce de Lucy.

Un instant figé dans la cendre

Laetoli se trouve à environ 45 kilomètres au sud des gorges d’Olduvai, dans la zone de conservation du Ngorongoro. Il y a 3,66 millions d’années, le volcan Sadiman, aujourd’hui éteint, y projette des pluies de cendres fines. Une averse les détrempe : la couche devient une pâte molle, qui garde la moindre trace. Puis une nouvelle chute de cendres la recouvre et la scelle. Les géologues appellent cette couche le « tuf à empreintes ».

Ce qu’elle a conservé dépasse de loin les pas humains. On y lit des milliers de traces d’animaux, lièvres, pintades, antilopes, rhinocéros, éléphants, et jusqu’aux impacts de gouttes de pluie. C’est cette richesse qui met les chercheurs sur la piste : en 1976, des membres de l’équipe repèrent des empreintes animales en chahutant dans le lit d’une rivière asséchée. Deux ans plus tard, au site G, le géochimiste Paul Abell remarque une trace qui ressemble à un talon humain. Mary Leakey fait dégager la piste pendant les campagnes de 1978 et 1979.

Australopithecus afarensis
Australopithecus afarensis Cicero Moraes, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Que montrent les empreintes de Laetoli ?

La piste du site G s’étire sur environ 27 mètres et compte près de 70 empreintes, réparties en deux traces parallèles. La première, appelée G1, est celle d’un individu de petite taille. La seconde est double : un deuxième marcheur (G2) est passé là, et un troisième (G3) a posé ses pieds dans ses pas, si bien que les empreintes se superposent. Au moins trois individus ont donc marché côte à côte ou à peu de distance, dans la même direction.

Deux empreintes de Laetoli, moulage
Moulage de deux empreintes de Laetoli : talon marqué, gros orteil aligné sur les autres. Tim Evanson, CC BY-SA 2.0 (Wikimedia Commons)

Ce qui frappe, c’est leur ressemblance avec les nôtres. Le talon s’enfonce nettement, comme chez un marcheur qui attaque le sol par l’arrière du pied. Le gros orteil est aligné sur les autres doigts, et non écarté comme le pouce du pied d’un chimpanzé. On devine une voûte plantaire, et la poussée finale se fait à l’avant du pied. Les pas sont courts, ce qui s’accorde avec de petits individus, d’environ 1,10 à 1,50 mètre.

Une démarche déjà humaine

Restait une question que l’œil seul ne tranche pas : ces hominines marchaient-ils jambes tendues, comme nous, ou genoux et hanches fléchis, comme un chimpanzé qui se redresse ? En 2010, l’anthropologue David Raichlen et ses collègues ont fait marcher des volontaires dans un sable humide, de deux façons, puis ont comparé la profondeur des empreintes au talon et aux orteils avec celles de Laetoli. Le résultat est net : les empreintes fossiles correspondent à une marche jambes tendues, celle qui économise l’énergie. Il y a 3,66 millions d’années, la mécanique de notre marche était donc déjà en place.

Cela ne veut pas dire que ces hominines avaient renoncé aux arbres. Leurs squelettes, connus par ailleurs, gardent des bras longs et des doigts courbés de grimpeurs. Ils marchaient comme nous au sol, et grimpaient encore quand il le fallait.

Qui était Lucy et pourquoi est-elle si célèbre ?
Qui était Lucy et pourquoi est-elle si célèbre ? Shalom · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

Qui étaient les marcheurs de Laetoli ?

Aucun os n’a été retrouvé dans les traces : on ne peut donc pas signer les empreintes avec certitude. Mais l’attribution à Australopithecus afarensis fait largement consensus. C’est le seul hominine connu dans la région à cette époque, et Laetoli a livré ses fossiles : la mâchoire LH 4, découverte en 1974, est même le spécimen qui définit officiellement l’espèce depuis 1978.

Reconstitution d’Australopithecus afarensis et réplique des empreintes de Laetoli, Madrid
Reconstitution d’Australopithecus afarensis et réplique des empreintes de Laetoli au Museo Nacional de Ciencias Naturales de Madrid. Emilio J. Rodríguez Posada, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

C’est là qu’intervient Lucy. Son squelette, mis au jour en 1974 à Hadar, en Éthiopie, appartient à la même espèce, mais il est plus jeune de près de 500 000 ans et fut trouvé à plus de 1 500 kilomètres au nord. Les empreintes de Laetoli et le squelette de Lucy se répondent : l’un montre l’anatomie, l’autre la démarche. Ensemble, ils ont établi que la bipédie précède de loin le gros cerveau. Comme les autres représentants de leur espèce, les marcheurs de Laetoli avaient un cerveau à peine plus grand que celui d’un chimpanzé, et ils marchaient déjà comme nous. Pour en savoir plus sur elle, lisez notre article Qui était Lucy et pourquoi est-elle si célèbre ?

Les découvertes de 2015 : un géant parmi eux

L’histoire a rebondi près de quarante ans plus tard. En 2015, une équipe tanzanienne et italienne conduite par Fidelis Masao fouille le site S, à environ 150 mètres de la piste G, avant la construction d’un musée. Dans le même tuf, elle met au jour de nouvelles empreintes, laissées par deux individus nommés S1 et S2. Publiées en 2016, elles changent l’échelle du groupe : S1 aurait mesuré environ 1,65 mètre, bien plus que les autres marcheurs et plus que tous les squelettes connus de l’espèce.

Sondage L8 au site S de Laetoli, fouilles de 2015
Le sondage L8 du site S, où les nouvelles empreintes ont été dégagées. Fidelis T. Masao et collègues, CC BY 4.0 (Wikimedia Commons)

Les auteurs y voient la marque d’un fort écart de taille entre mâles et femelles, comme chez les gorilles. Si l’interprétation est juste, la piste de Laetoli ne serait pas celle d’une « famille » au sens où on l’imagine souvent, mais celle d’un petit groupe d’au moins cinq individus, dominé par un grand mâle. C’est une hypothèse, discutée, mais elle repose sur des mesures, pas sur une image d’Épinal.

Mary Leakey : « Personne n’avait vu ces pas depuis trois millions d’années »
Mary Leakey : « Personne n’avait vu ces pas depuis trois millions d’années » Momotarou2012 · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

Une seconde espèce à Laetoli ?

Un autre jeu de traces, au site A, avait été repéré dès 1976. Cinq empreintes étranges, larges et courtes, posées l’une devant l’autre en croisant les pieds. On les a longtemps attribuées à un ours dressé sur ses pattes arrière. En 2021, une équipe américaine menée par Ellison McNutt a dégagé de nouveau ces traces, les a comparées à celles d’ours noirs et d’humains, et conclut qu’elles sont bien celles d’un hominine, mais pas celui du site G. Il y aurait donc eu, au même endroit et à la même époque, deux façons de marcher debout, et peut-être deux espèces. La question reste ouverte.

Les idées reçues sur les empreintes

« C’est une famille, un couple et son enfant. » L’image est célèbre, popularisée par les reconstitutions de musée, mais rien ne permet d’établir des liens de parenté entre les marcheurs. On sait seulement qu’ils étaient plusieurs et de tailles différentes.

« Les empreintes sont exposées en Tanzanie. » Non. Après leur étude, les traces originales ont été recouvertes pour les protéger. Elles ont été dégagées de nouveau en 1995 et 1996 par le Getty Conservation Institute et les services tanzaniens des antiquités, nettoyées des racines d’acacias qui les menaçaient, puis enfouies à nouveau sous plusieurs couches protectrices. Ce que l’on voit dans les musées du monde entier, à Washington, Londres, Vienne, Madrid ou Nairobi, ce sont des moulages.

« Ce sont les plus anciens pas humains. » Ce sont les plus anciennes empreintes de pas d’hominines aujourd’hui reconnues, mais pas d’humains au sens de notre genre Homo. Les plus anciennes traces attribuées au genre Homo, à Ileret au Kenya, ont environ 1,5 million d’années.

Pourquoi Laetoli compte autant

Un fossile dit ce qu’était un corps. Une empreinte dit ce qu’il faisait, à un instant précis. Laetoli enregistre quelques secondes de la vie de nos lointains parents : ils marchaient ensemble, au même rythme, sur un sol tout juste recouvert par la dernière éruption. Rarement la préhistoire aura été aussi proche d’un instantané. Cette trouvaille fut aussi l’aboutissement d’une vie de recherche, celle de Mary Leakey, à qui nous consacrons un récit : « Personne n’avait vu ces pas depuis trois millions d’années ».