Elle n’a pas de diplôme universitaire. Elle a un crayon, une truelle, une patience d’horloger et, sur les photographies de fouille, un chapeau de toile. Elle a trouvé le crâne qui a fait la célébrité d’Olduvai, le premier crâne de grand singe fossile, et les plus anciennes empreintes de pas humaines connues. Pendant longtemps, les journaux ont écrit « les Leakey », et le monde a compris « Louis ».

Mary Douglas Nicol, née à Londres en 1913, fille d’un peintre paysagiste qui l’emmène enfant dans les grottes de Dordogne, apprend l’archéologie sur les chantiers et le dessin par nécessité : il faut bien relever les objets. Elle épouse Louis Leakey en 1936 et le suit en Afrique de l’Est. En 1948, à Rusinga, elle dégage le crâne de Proconsul africanus. En 1959, à Olduvai, celui que Louis baptisera Zinjanthropus. En 1978, à Laetoli, elle publie la piste d’empreintes qui prouve la bipédie à trois millions six cent mille ans.

Après la mort de Louis, en 1972, elle dirige seule les recherches à Olduvai jusqu’au milieu des années 1980. Elle meurt à Nairobi en 1996.

Nous l’avons imaginée sous la tente de fouille, à Olduvai, en fin de journée.

Madame Leakey, vous n’avez jamais obtenu de diplôme universitaire.

Non, et l’on me l’a rappelé assez souvent pour que je cesse d’y voir un manque. J’ai été renvoyée de deux couvents, j’ai échoué à entrer proprement dans le système, et j’ai appris le métier là où il se pratique : à genoux dans la terre. J’ai suivi des cours de géologie sans être inscrite, j’ai dessiné des milliers d’outils de pierre pour d’autres avant d’en publier moi-même. Le dessin, monsieur, est une école d’attention : on ne peut pas dessiner un objet sans l’avoir vraiment regardé. Beaucoup de diplômés savent nommer ce qu’ils n’ont jamais observé.

1948, l’île de Rusinga.

Un crâne de Proconsul, un primate de dix-huit millions d’années. C’était le premier crâne fossile de grand singe jamais mis au jour, et la presse en a fait grand cas. J’ajoute une précision, puisque vous m’interrogez : c’est moi qui l’ai trouvé. Je le dis sans amertume, mais je le dis, parce qu’on a longtemps eu pour habitude d’attribuer nos trouvailles à Louis. Il avait le talent de parler au monde; j’avais celui de creuser. La répartition arrangeait tout le monde, sauf l’exactitude.

Puis 1959, Olduvai, le crâne.

Le 17 juillet. Louis était souffrant, resté au camp. Je suis sortie avec les dalmatiens, j’ai vu affleurer deux dents dans la pente, et au-dessus le haut d’un palais. Il était là depuis un million sept cent mille ans, à quelques centimètres de la surface. Il nous a fallu dix-neuf jours pour le sortir, en quatre cents fragments que j’ai remontés. Louis l’a nommé Zinjanthropus boisei; on l’appelle aujourd’hui Paranthropus. Les journaux l’ont baptisé « l’homme casse-noix », à cause de ses molaires énormes. Ce crâne a fait deux choses : il a donné à Olduvai les financements qui lui manquaient, et il a définitivement installé l’Afrique de l’Est au centre de cette histoire.

Moulage de la piste d’empreintes de Laetoli
Moulage de la piste de Laetoli, en Tanzanie : des pas d’hominidés imprimés dans la cendre volcanique il y a environ trois millions six cent mille ans. · Momotarou2012 · CC BY-SA 3.0 · Wikimedia Commons

Et Laetoli.

Laetoli est autre chose. Un os fossile, c’est un mort qu’on examine. Une empreinte, c’est un vivant qu’on surprend. Une éruption avait déposé là une cendre fine; il a plu; des animaux et des hominidés ont traversé cette boue, et le soleil a durci le tout comme du plâtre. Nous avons dégagé une piste de quelques dizaines de mètres. Des pas, monsieur. Un talon qui s’enfonce, une voûte plantaire, un gros orteil aligné avec les autres, pas écarté comme celui d’un singe. Personne n’avait vu ces pas depuis trois millions et demi d’années, et ils étaient aussi lisibles que sur une plage du matin.

Que lit-on dans ces empreintes ?

Qu’à cette époque, bien avant le premier outil de pierre et bien avant le gros cerveau, on marchait déjà exactement comme nous. La question de la bipédie était jusque-là affaire de reconstitution : on déduisait la démarche d’un bassin, d’un fémur, d’un condyle. Là, il n’y avait plus rien à déduire. Le geste lui-même était conservé. On distingue deux, peut-être trois individus, dont un plus petit, et l’un semble un instant marquer une pause et tourner la tête. Je me suis interdit d’en écrire davantage : la tentation du récit est le vice de notre discipline. Mais je l’ai pensé, oui.

Vous avez dirigé Olduvai seule après 1972.

Treize années, et ce furent des années de travail, non de veuvage. J’ai publié les volumes d’Olduvai, ceux qui recensent les industries lithiques couche par couche. C’est l’ouvrage dont je suis le plus fière, et celui dont personne ne parle; parce qu’un catalogue de pierres taillées ne fait pas la une, quand un crâne la fait toujours. Or c’est là que réside la science : dans la série, dans la stratigraphie, dans l’ennui bien tenu. Les découvertes spectaculaires ne valent que par le cadre patient qui leur donne un sens.

Que voudriez-vous qu’on retienne ?

Que l’on peut passer sa vie à genoux dans la poussière et n’avoir jamais l’impression de travailler. Et, s’il faut une leçon, celle-ci : ne pas se presser de raconter. La terre livre des faits, pas des histoires; les histoires, ce sont nous qui les ajoutons, et elles nous survivent moins bien. Ces pas de Laetoli ne disent rien de plus que ce qu’ils montrent. Cela me paraît déjà considérable.

Les Voix de la Préhistoire donnent la parole, en entretiens imaginaires, à ceux qui ont fait notre connaissance des premiers hommes. Après trois hommes de cabinet et de polémique, voici une femme de terrain, la première voix féminine de la série.