Quand on imagine le Paléolithique, on pense aux silex, aux sagaies, aux peintures : des matières dures qui traversent les millénaires. Mais l’immense majorité de ce que fabriquaient ces sociétés était faite de fibres végétales, de cuir et de bois, matériaux périssables qui ont presque tout disparu. Un pan entier des savoir-faire manque à l’appel, et parmi eux le travail du fil, que l’anthropologue Elizabeth Wayland Barber a baptisé la « révolution de la ficelle ».
Les plus vieux tissus du monde
Les preuves les plus anciennes viennent de Moravie. Sur les sites gravettiens de Dolní Věstonice et de Pavlov, les archéologues Olga Soffer et James Adovasio ont identifié, dès les années 1990, des empreintes négatives de textiles et de vannerie imprimées sur des fragments d’argile cuite, datées d’environ 26 000 à 27 000 ans. On y reconnaît des cordages, des filets noués, de la vannerie tressée et même des toiles tissées : les plus vieilles traces de tissage connues au monde.
Plus à l’est, la grotte de Dzudzuana, en Géorgie, a livré en 2009 (étude d’Eliso Kvavadze, publiée dans Science) des fibres de lin sauvage vieilles de quelque 30 000 ans, certaines filées, teintes et nouées. De quoi confectionner cordes, paniers ou vêtements cousus. La lecture de ces fibres a été discutée, mais elle confirme l’ancienneté d’une véritable économie du fil chez les chasseurs-cueilleurs glaciaires.
Ce qui manque n’a pas disparu du passé, seulement de nos vitrines : le fil pourrit, la pierre reste.
Ce que portent les Vénus
Ces techniques ont peut-être laissé une signature inattendue : les statuettes féminines dites « Vénus ». En examinant leur surface, Soffer et ses collègues ont décrit des coiffes tressées, des bandeaux et des jupes de cordelettes finement rendus. La Vénus de Lespugue, en ivoire (env. 25 000 ans, Haute-Garonne), porte à l’arrière une jupe de fils torsadés; pour Barber, la plus ancienne représentation d’un fil filé.
Pourquoi parler d’un « travail de femmes » ? L’attribution repose sur des comparaisons ethnographiques et sur cette iconographie féminine : une inférence solide, non une certitude, et la répartition des tâches au Paléolithique reste débattue. Ce qui est sûr, c’est l’enjeu économique : filets de chasse et de pêche, sacs de portage, liens et cordages étaient indispensables à la survie du groupe, autant que la pierre taillée.
Réhabiliter ce savoir change le regard sur la préhistoire : à côté des armes et de l’art pariétal existait une technologie « souple », complexe et transmise, longtemps sous-estimée parce qu’elle ne se fossilise pas. Reste à éviter l’écueil inverse : figer les femmes dans le seul rôle de fileuses. L’archéologie récente invite surtout à rendre visible une contribution technique majeure, trop longtemps effacée par la disparition de ses matériaux.


