C’est la grotte la plus célèbre du monde, et presque personne ne l’a vue. Fermée au public depuis 1963, Lascaux n’ouvre plus que quelques jours par an, à une poignée de scientifiques en combinaison, pour des visites minutées. Les millions de visiteurs qui descendent chaque décennie à Montignac voient autre chose : une copie. La troisième, désormais.
1940 : quatre adolescents et un trou
Le 12 septembre 1940, Marcel Ravidat, dix-huit ans, revient sur un trou repéré quelques jours plus tôt dans le bois de Lascaux. Il y descend avec Jacques Marsal, Georges Agnel et Simon Coencas. Sous leur lampe à huile apparaissent des chevaux, des aurochs, des cerfs. L’histoire du chien Robot tombé dans le trou est venue plus tard : Ravidat lui-même en a donné plusieurs versions.
La grotte est classée monument historique en trois mois, un record. On y compte environ six cents peintures et près de mille cinq cents gravures, attribuées au Magdalénien ancien, autour de dix-sept à vingt mille ans.

Huit ans plus tard, une industrie
Lascaux ouvre au public en 1948. Pour y accéder, on abaisse le sol, on taille un escalier, on pose une porte de bronze, on installe l’électricité, puis une machinerie destinée à réguler l’air. La grotte reçoit jusqu’à mille deux cents visiteurs par jour l’été.
Chacun d’eux apporte de la chaleur, de l’humidité, du gaz carbonique et des spores. Une grotte ornée est un milieu clos qui n’a pas bougé depuis des millénaires ; on venait de le brancher sur l’extérieur.
La maladie verte, puis la blanche
Dès 1955, les relevés inquiètent. En 1960 apparaît la maladie verte : des colonies d’algues microscopiques verdissent les parois, nourries par la lumière des projecteurs et le gaz carbonique des visiteurs. On traite au biocide. Suit la maladie blanche, un voile de calcite qui se dépose sur les figures et les efface doucement.
La grotte avait tenu dix-sept mille ans. Elle a commencé à mourir en douze ans d’ouverture.

20 avril 1963 : Malraux ferme
André Malraux, ministre des Affaires culturelles, ordonne la fermeture. La décision est brutale et impopulaire localement : Montignac vit de la grotte. Elle est aussi, avec le recul, la seule qui pouvait sauver quelque chose. Jacques Marsal, l’un des quatre inventeurs, restera gardien du site jusqu’à sa mort en 1989.

Lascaux II, III, IV : le monument dupliqué
En 1983 ouvre Lascaux II, à deux cents mètres de l’original : un fac-similé en béton projeté sur armature, reproduisant la Salle des Taureaux et le Diverticule axial, peint par Monique Peytral d’après les relevés. C’est la première fois qu’un monument classé est remplacé, pour le public, par sa propre copie.
Suivent Lascaux III en 2012, une exposition itinérante de panneaux démontables (la Nef, le Puits) qui a fait le tour du monde ; puis Lascaux IV, le Centre international de l’art pariétal, inauguré en décembre 2016 au pied de la colline, dans un bâtiment de l’agence Snøhetta. Celui-là reproduit la grotte entière, au millimètre, à partir de relevés laser.

La maladie noire, ou la rechute
L’histoire n’est pas finie. En 2001, après l’installation d’un nouveau système de conditionnement d’air, des champignons envahissent la grotte véritable, Fusarium solani, puis des taches noires tenaces. Il faut une décennie de traitements, un comité scientifique international et de vifs débats publics pour stabiliser la situation.
La leçon est amère et vaut pour toutes les grottes ornées : chaque intervention destinée à protéger la cavité l’a fragilisée un peu plus. Aujourd’hui, la doctrine est de ne presque rien faire, et de compter les entrées.
Ce que vaut une copie
La question dérange et mérite d’être posée. Un fac-similé millimétrique, réalisé d’après un relevé laser et peint avec les mêmes pigments, donne-t-il à voir la même chose ? Sur le plan de l’image, oui. Sur celui de l’expérience, il manque toujours ce que la copie ne peut pas reproduire : le fait que quelqu’un soit venu là, dans le noir, il y a dix-sept mille ans.
Reste que Lascaux a inauguré un modèle aujourd’hui généralisé : Chauvet 2, la Cosquer Méditerranée à Marseille, Altamira. La grotte ornée du XXIe siècle est un lieu que l’on protège en le rendant inaccessible, et que l’on montre en le dupliquant.
Y aller
Lascaux IV, à Montignac-Lascaux (Dordogne), présente le fac-similé complet et un parcours d’interprétation ; Lascaux II se visite toujours, en petit comité, dans une ambiance plus proche de la cavité. Le Parc du Thot, à quelques kilomètres, complète la visite. La grotte originale, elle, ne se visite pas, et ne se visitera plus.


