En août 1908, dans une petite grotte de Corrèze, trois prêtres, les frères Amédée et Jean Bouyssonie et l’abbé Louis Bardon, dégagent un squelette de Néandertal presque complet, déposé dans une fosse creusée à même le sol. C’est l’une des toutes premières sépultures néandertaliennes clairement reconnues.

L’homme était vieux pour son époque : quarante à cinquante ans, peut-être davantage. Il avait perdu la plupart de ses dents, et l’os de la mâchoire s’était refermé là où elles manquaient; signe que ces pertes remontaient à des années, pas à ses derniers mois. Son squelette est déformé par une arthrose sévère : colonne vertébrale, hanche, épaule.

C’est ce corps usé que Marcellin Boule reçut à étudier, et dont il tira le portrait qui allait poursuivre Néandertal pendant un demi-siècle : le dos voûté, le genou fléchi, la brute des manuels scolaires. Il avait pris la vieillesse et la maladie pour la nature d’une espèce. Nous avons déjà donné la parole à Boule ; voici, cette fois, celle de son sujet.

Nous l’avons imaginé assis près du feu, là où l’on met les vieux.

On vous appelle « le Vieillard de La Chapelle-aux-Saints ».

Vieillard ! (Il rit, et cela fait un bruit creux.) Chez vous, on me trouverait jeune. Chez nous, j’étais une exception : peu d’hommes voient leurs dents tomber une à une, parce que peu d’hommes vivent assez longtemps pour cela. J’ai enterré des enfants et des chasseurs dans la force de l’âge. Être vieux, dans mon monde, n’est pas une déchéance : c’est une anomalie.

Vos dents, justement.

Parties. Pas toutes : on l’a écrit chez vous, et l’on s’est trompé, mais presque. Ce qui reste ne mord plus grand-chose. La gencive s’est durcie avec les années, l’os s’est refermé sur les trous, et l’on finit par mâcher avec ce qu’on a. Ce n’est pas la douleur qui gêne : c’est le temps. Il me faut trois fois plus longtemps qu’à un autre pour venir à bout d’un morceau de viande.

Planche ancienne montrant le crâne de La Chapelle-aux-Saints de profil, avec une légende dactylographiée sur la perte des dents
Une planche du début du XXe siècle. La légende note déjà que les deux seules dents restées en place étaient saines · l’indice qui nourrira, plus tard, la contestation du récit du soin. · Wellcome Collection · CC BY 4.0

On a longtemps dit qu’on mâchait votre nourriture pour vous.

On a dit cela ? C’est une belle image, et je crains qu’elle ne vous plaise plus qu’elle ne me ressemble. Vos savants en ont d’ailleurs douté : il me restait des dents, disent-ils, et je pouvais me débrouiller. Ils ont raison d’être prudents : je n’ai pas besoin qu’on me plaigne davantage que je ne l’ai été. Ce que je sais, c’est qu’on cuisait long, qu’on écrasait les moelles, qu’on me laissait le tendre. Est-ce du soin, ou seulement la façon dont on mange chez nous ? Faites la part vous-même.

Et votre corps ?

Il grince. La hanche, surtout, et le bas du dos. Je me relève par étapes, comme on monte une pente. Je marche moins loin, moins vite ; je pars le premier quand il faut changer de camp, pour arriver avec les autres. C’est mon arrangement avec eux : je ne les retarde pas, ils ne me laissent pas.

Un homme qui ne chasse plus, dans un monde comme le vôtre.

Un homme qui ne chasse plus fait autre chose. Je taille encore, mal mais je taille. Je garde le feu, et garder le feu n’est pas rien : qu’il s’éteigne un soir d’hiver et c’est le groupe entier qui apprend ce que je vaux. Et je parle. Je dis d’où venaient les troupeaux la dernière fois que la rivière a gelé. Personne d’autre ne s’en souvient. Ils me nourrissent, je leur rends du passé.

À votre mort, on vous a couché dans une fosse creusée pour vous.

Cela, je ne l’ai pas vu, c’est le privilège des vivants. Mais si vous me dites qu’on a creusé, alors on a pris la peine, et la peine se prend pour quelqu’un. Une bête morte, on la laisse. On ne creuse pas pour ce qu’on jette.

Un savant a fait de vous une brute voûtée.

Je sais. Il a regardé mon dos malade et il a vu mon espèce. C’est un tort que je lui pardonne assez facilement : il ne m’a pas menti, il s’est menti à lui-même. Ce que je lui reproche est plus simple. Il a écrit que je n’avais presque pas d’intelligence, et il tenait dans les mains la preuve du contraire : quelqu’un m’avait enterré. Il l’a vue et ne l’a pas lue.

Pour aller plus loin

Le squelette de La Chapelle-aux-Saints est l’un des fossiles humains les plus étudiés au monde. Sa sépulture, creusée intentionnellement, reste un argument central dans le débat sur les comportements funéraires néandertaliens.

Sur la question du soin, la prudence s’impose : l’idée qu’on lui mâchait sa nourriture est une hypothèse discutée, contestée dès 1985 par Erik Trinkaus, qui a montré que la perte dentaire était moins complète qu’on ne l’avait écrit et que l’homme pouvait s’alimenter seul. Ce qui n’est pas contesté : il a vécu longtemps très diminué, dans un groupe qui l’a gardé, et il a été enseveli avec soin.

Le fossile est conservé au Musée de l’Homme, à Paris. Le site, lui, se visite : le Musée de l’Homme de Néandertal, à La Chapelle-aux-Saints (Corrèze), raconte la découverte de 1908 et la révolution qu’elle a provoquée.

Prochain épisode : à Bornéo, il y a 31 000 ans, on a amputé la jambe d’un enfant, et l’enfant a vécu.