Il est l’homme qui a donné un visage à Néandertal. Un visage voûté, le genou fléchi, la tête basse, le regard sombre : la brute épaisse des manuels scolaires, celle que des générations d’écoliers ont dessinée une massue à la main. Ce portrait, c’est lui. Et il était faux.
Marcellin Boule, né en 1861 à Montsalvy dans le Cantal, fut l’un des plus grands paléontologues de son temps, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, fondateur de L’Anthropologie. En 1908, on lui confie l’étude d’un squelette exceptionnel, presque complet, découvert dans une petite grotte de Corrèze : la Chapelle-aux-Saints. Ce sera « le Vieil Homme ». Et l’occasion, pour Boule, de commettre l’une des plus célèbres erreurs de la paléoanthropologie.
Nous l’avons imaginé, assis dans son bureau du Muséum, entouré de moulages.
, Monsieur Boule, en 1908, on vous confie le squelette de la Chapelle-aux-Saints. Que ressentez-vous ?
Un vertige, monsieur. Comprenez : jusque-là, nous n’avions de Néandertal que des fragments, des calottes crâniennes, des mâchoires éparses. Et voilà qu’on m’apporte un homme presque entier, tiré d’une grotte corrézienne par trois abbés, les frères Bouyssonie et l’abbé Bardon. Un squelette qu’on avait, semble-t-il, délibérément enseveli. Je tenais entre mes mains le représentant le plus complet d’une humanité disparue. Vous imaginez la responsabilité.
, Et de ce squelette, vous tirez un portrait resté célèbre. Décrivez-le-nous.
Je décrivis un être au dos voûté, à la démarche fléchie, incapable de tendre complètement la jambe, la tête projetée en avant, portée sur une nuque de brute. Une créature qui n’avançait pas droite comme nous, mais courait presque, ployée. Une intelligence, disais-je, tournée vers les fonctions de la vie végétative et animale plutôt que vers la vie mentale. En un mot : un rameau inférieur, un cul-de-sac, étranger à notre lignée.

, Or, tout cela était inexact.
(Un silence.) Tout cela était inexact. Oui.
, Qu’avez-vous manqué ?
Ce que j’avais entre les mains n’était pas un Néandertalien type. C’était un vieillard. Un homme âgé, perclus d’arthrose, dont la colonne s’était déformée, dont les articulations s’étaient enraidies. J’ai pris les stigmates de la maladie et de la vieillesse pour ceux de l’espèce. J’ai lu, sur un corps usé, une nature primitive. Là où il fallait voir un pauvre homme courbé par les ans, j’ai vu une brute courbée par nature.
, Comment expliquez-vous une telle erreur, chez un savant de votre rang ?
Ah, c’est la vraie question, et la plus cruelle. Je crois, avec le recul que vous m’accordez, que je voulais le voir ainsi. Mon époque ne concevait pas que cette créature pût être notre parent. L’idée d’une humanité voûtée et bestiale dans notre arbre généalogique nous répugnait. Il était plus commode d’en faire une branche morte, une impasse de la nature. Mes préjugés ont guidé mon scalpel autant que mon savoir. Je cherchais un cousin méprisable ; je l’ai trouvé, parce que je l’avais dessiné d’avance.
, Il faudra attendre 1957 pour que deux chercheurs, Straus et Cave, réhabilitent Néandertal.
Et ils eurent raison. Ils montrèrent que, débarrassé de son arthrose, mon Vieil Homme se tenait aussi droit que vous. Qu’habillé et rasé dans le métro de New York, disaient-ils avec humour, nul ne se retournerait sur lui. Un demi-siècle pour redresser un dos que j’avais courbé d’un trait de plume. Voilà le poids d’une erreur d’autorité : elle marche plus vite que la vérité, et met bien plus longtemps à mourir.
, Que sait-on de Néandertal aujourd’hui qui vous surprendrait ?
Tout, monsieur. Tout me stupéfierait. Qu’il enterrait ses morts, je l’avais pourtant sous les yeux, cette sépulture, et je n’en tirai pas les conséquences. Qu’il fabriquait des outils raffinés, des parures, qu’il ornait peut-être des parois. Qu’il maîtrisait le feu, soignait ses blessés, vécut trois cent mille ans. Et surtout, surtout, que nous portons en nous, vous et moi, quelques pour cent de son sang. Ce cousin que je reléguais hors de notre lignée n’était pas hors de nous : il est en nous. J’ai passé ma vie à l’éloigner. La science l’a ramené à la maison.
, Un regret ?
Un enseignement, plutôt, que je vous laisse. Le savant n’est jamais aussi aveugle que lorsqu’il croit déjà savoir ce qu’il va trouver. J’ai regardé un homme, et j’ai vu ma propre idée. Méfiez-vous de vos certitudes, jeune homme : ce sont elles qui dessinent les monstres.
Pour aller plus loin
Le squelette de la Chapelle-aux-Saints est aujourd’hui l’un des fossiles les plus étudiés au monde. Sa découverte, en 1908, constitue la première sépulture néandertalienne clairement reconnue, preuve d’un comportement funéraire que Boule, paradoxalement, n’exploita pas.
Le site se visite : le Musée de l’Homme de Néandertal, à La Chapelle-aux-Saints (Corrèze), retrace cette histoire et la révolution qu’elle a provoquée dans notre regard sur l’humanité.
Prochain épisode des Voix de la Préhistoire : l’Abbé Henri Breuil, « le pape de la préhistoire » et l’homme qui passa sa vie sous terre, à copier les fresques des premiers artistes.