Portrait général
Homo habilis, « l’homme habile », a vécu en Afrique de l’Est entre environ 2,3 et 1,65 million d’années. C’est la première espèce que l’on ait rangée dans notre genre, et c’est aussi celle dont l’appartenance à ce genre est aujourd’hui la plus contestée.
Petite, au cerveau modeste, aux bras longs, elle occupe une position inconfortable : trop dérivée pour être un australopithèque, trop archaïque pour ressembler à ce que l’on entend par Homo.
Découverte
En 1960, à Olduvai, Jonathan Leakey met au jour des fragments de crâne, une mandibule et des os de main appartenant à un jeune individu. Le fossile est décrit en 1964 par Louis Leakey, Phillip Tobias et John Napier.
Le nom choisi n’est pas neutre : habilis désigne l’habileté manuelle. Les auteurs attribuent à cette espèce les outils du lit I, jusque-là crédités à Zinjanthropus.
Pour l’admettre dans le genre Homo, il a fallu abaisser le seuil de capacité crânienne qui servait alors de critère, de 750 à 600 cm³. Une définition modifiée pour accueillir un fossile : la discussion n’a jamais vraiment cessé depuis.
Les fossiles de référence
OH 7, l’holotype, associe pariétaux, mandibule et une main partielle, dont la présence a beaucoup pesé dans l’interprétation.
OH 24, surnommé Twiggy, est un crâne écrasé mais informatif. KNM-ER 1813, du Turkana, présente un cerveau de 510 cm³ seulement, ce qui étire fortement la variabilité de l’espèce.
OH 62, découvert en 1986 par Donald Johanson, est le seul squelette partiel associé à un crâne. Il a créé la surprise : une taille d’environ un mètre et des bras proportionnellement plus longs que ceux de Lucy.
Anatomie et morphologie
La capacité crânienne va de 510 à 690 cm³, contre 400 à 500 chez les australopithèques. Le visage est moins projeté, les dents plus petites, le palais moins massif.
Les moulages endocrâniens montrent un renflement dans la région correspondant à l’aire de Broca, impliquée dans le langage chez l’humain actuel. L’argument est régulièrement cité, mais il est fragile : cette bosse existe aussi chez des grands singes.
Le squelette, lui, reste archaïque : petite taille, membres supérieurs longs, main capable d’une prise de force comme d’une prise de précision.
Mode de vie et environnement
L’espèce est associée à l’Oldowayen, galets aménagés et éclats tranchants, et à des accumulations d’os portant des marques de découpe. La viande et la moelle entrent durablement au menu, sans devenir la ressource principale.
La question de savoir si ces hominines chassaient ou récupéraient des carcasses abandonnées par les carnivores fait débat depuis quarante ans. L’ordre des marques, stries de découpe recouvrant ou recouvertes par les traces de dents, permet parfois de trancher au cas par cas, sans conclusion générale.
Un genre qui ne tient pas debout
En 1999, Bernard Wood et Mark Collard ont montré que habilis ressemble davantage aux australopithèques qu’aux Homo ultérieurs sur presque tous les critères examinés : taille du corps, proportions des membres, développement dentaire, régime alimentaire inféré.
Ils proposaient donc de le renommer Australopithecus habilis. La proposition n’a pas été adoptée, en partie par inertie et en partie parce qu’elle laisserait le genre Homo commencer brutalement, sans transition, avec ergaster.
Le problème de fond est ailleurs : le genre Homo n’a pas de définition anatomique claire. On sait ce que sont ses membres les plus récents; on ne sait pas où le poser à la base.
Comment on le date
Olduvai et Koobi Fora bénéficient de tufs volcaniques datés à l’argon-argon, corrélés par leur signature chimique et calés par le paléomagnétisme.
Une mâchoire supérieure trouvée à Hadar, AL 666-1, datée de 2,33 millions d’années, repousse l’apparition de l’espèce, sans que son attribution fasse l’unanimité.
Débats et incertitudes
Outre le genre, la cohérence de l’espèce pose problème : l’écart entre KNM-ER 1813 (510 cm³) et les plus grands spécimens est tel que beaucoup y voient deux espèces, la seconde étant Homo rudolfensis.
Une découverte de 2007 a par ailleurs modifié la chronologie admise : une mâchoire d’habilis datée de 1,44 million d’années montre que l’espèce a coexisté avec Homo erectus pendant un demi-million d’années. Elle n’en est donc pas l’ancêtre direct, ou alors la lignée s’est scindée bien plus tôt.
Ce qu’il nous apprend
Habilis est le meilleur révélateur d’un travers de la discipline : le besoin de faire des cases nettes dans un continuum. On voudrait un seuil, un moment, un premier homme. Le registre fossile propose une zone floue de plusieurs centaines de milliers d’années, peuplée de formes intermédiaires qui ne se rangent nulle part.
Ce qu’il reste à trouver
Des squelettes complets associés à des crânes, il n’en existe qu’un, et du matériel entre 2,8 et 2,3 millions d’années, la zone où le genre Homo est censé apparaître.
Sites & fossiles majeurs
Gorges d’Olduvai (Tanzanie)





