Portrait général
Paranthropus boisei est l’hominine le plus spécialisé qui ait jamais existé. Il a vécu en Afrique de l’Est entre 2,3 et 1,3 million d’années, soit un million d’années de succès, aux côtés des premiers Homo.
Sa mâchoire est si démesurée qu’on l’a surnommé Nutcracker Man, « l’homme casse-noix ». Les analyses modernes ont montré que ce surnom était trompeur, et cette correction est l’une des plus instructives de la discipline.
Découverte
Le 17 juillet 1959, à Olduvai, en Tanzanie, Mary Leakey repère des dents affleurant dans un ravin. Le crâne dégagé, presque complet, est décrit par Louis Leakey sous le nom de Zinjanthropus boisei, en hommage à Charles Boise, mécène de leurs travaux.
La découverte a un effet inattendu : elle attire enfin des financements durables, dont ceux de la National Geographic Society, sur la paléoanthropologie est-africaine. Une bonne part des découvertes des décennies suivantes en découle.
Les fossiles de référence
OH 5, le crâne d’Olduvai, reste l’icône de l’espèce. KNM-ER 406, du Turkana, est un crâne masculin complet avec une crête sagittale spectaculaire. KNM-ER 732, féminin, dépourvu de crête, illustre l’ampleur du dimorphisme sexuel.
KNM-ER 729 et de nombreuses mandibules complètent un échantillon riche; l’espèce est bien connue par le crâne, beaucoup moins par le reste du squelette.
Anatomie et morphologie
La capacité crânienne se situe entre 500 et 550 cm³. Le visage est haut, large, plat et concave (« en forme de plat », dit-on) avec des pommettes projetées très en avant.
Les molaires atteignent quatre fois la surface des nôtres, couvertes d’un émail très épais. La crête sagittale et les arcades zygomatiques écartées trahissent des muscles masticateurs énormes.
Le corps, en revanche, restait celui d’un australopithèque : environ 1,20 à 1,40 m, bipède, sans allongement des membres inférieurs.
Ce qu’il mangeait vraiment
La morphologie suggérait des noix, des graines dures, des racines fibreuses. Deux séries d’analyses ont contredit cette lecture.
Les isotopes du carbone, publiés en 2011, montrent un régime composé à 75-80 % de plantes en C4 : des graminées et surtout des carex de bord de lac. Et la micro-usure dentaire, l’examen au microscope des micro-rayures de l’émail, ne présente pas les traces profondes qu’aurait laissées le concassage d’aliments durs.
Conclusion : ce n’était pas un casse-noix, mais un brouteur. Il mâchait de grandes quantités d’herbes et de carex, longuement. L’appareil masticateur ne servait pas à la force ponctuelle, mais à l’endurance.
Le malentendu de 1959
OH 5 a été trouvé dans le lit I d’Olduvai, au milieu d’outils de pierre et d’os brisés. Louis Leakey en a naturellement conclu que c’était le tailleur : le premier fabricant d’outils connu.
Un an plus tard, la même équipe met au jour, dans les mêmes niveaux, des restes plus graciles au cerveau plus grand : Homo habilis, l’« homme habile ». Les outils lui sont aussitôt réattribués, et Zinjanthropus passe du statut d’artisan à celui de contemporain encombrant.
L’épisode est instructif. Trouver un hominine à côté d’outils ne prouve pas qu’il les a faits, surtout sur un site où plusieurs espèces se croisent. Le même piège se referme aujourd’hui sur Lomekwi et sur Swartkrans.
Place dans la lignée
Boisei descend probablement de Paranthropus aethiopicus, dont il prolonge et affine l’orientation. Il n’a pas de descendance : la lignée s’éteint vers 1,3 million d’années.
Il a pourtant coexisté pendant près d’un million d’années avec Homo habilis puis Homo ergaster, sur les mêmes territoires. Deux espèces humaines aux stratégies opposées, voisines et durables; un fait qu’il faut garder en tête chaque fois que l’on parle de « l’Homme préhistorique » au singulier.
Une aire étendue, un long règne
On connaît boisei par plus d’une centaine d’individus, répartis sur près de deux mille kilomètres du nord au sud : la vallée de l’Omo et Konso en Éthiopie, les deux rives du lac Turkana au Kenya, Olduvai et Peninj en Tanzanie, jusqu’à Malema, au Malawi.
Une telle amplitude géographique, tenue pendant un million d’années, place l’espèce parmi les hominines les plus durablement installés. À titre de comparaison, Homo sapiens n’a pour l’instant que trois cent mille ans derrière lui.
Ce succès mérite d’être dit, parce que le récit habituel présente les paranthropes comme une impasse. Une impasse d’un million d’années reste une lignée qui a fonctionné plus longtemps que la nôtre.
Comment on le date
Olduvai et le Turkana sont encadrés par des tufs volcaniques datés à l’argon-argon, complétés par le paléomagnétisme. OH 5 provient du lit I d’Olduvai, daté de 1,8 million d’années; la même unité qui a livré les premiers galets aménagés décrits.
Débats et incertitudes
La question de la cause de l’extinction reste ouverte. On a longtemps invoqué la concurrence d’Homo; l’hypothèse tient mal, puisque les deux ont cohabité un million d’années. L’assèchement progressif des milieux de bord de lac, qui fournissaient l’essentiel de son alimentation, est aujourd’hui privilégié.
La question du genre, Paranthropus ou Australopithecus, reste elle aussi discutée.
Ce qu’il nous apprend
Boisei est le meilleur exemple d’une erreur d’interprétation corrigée par la mesure. Pendant cinquante ans, on a déduit un régime alimentaire d’une forme d’os. Les isotopes et la micro-usure ont montré que la forme indiquait la capacité, pas l’usage.
C’est un avertissement général : un outil taillé pour couper n’a pas forcément coupé, une dent taillée pour broyer n’a pas forcément broyé.
Ce qu’il reste à trouver
Des squelettes post-crâniens attribuables sans ambiguïté, pour savoir enfin quelle était sa taille, sa masse et sa démarche. Le crâne de boisei est l’un des mieux connus de la préhistoire; son corps, l’un des plus obscurs.
Les niveaux postérieurs à 1,4 million d’années, dans le bassin du Turkana comme à Olduvai, sont également à explorer : ils contiennent la fin de l’histoire, et l’on ignore encore si l’extinction a été brutale ou progressive.
Sites & fossiles majeurs
Olduvai (Tanzanie), Turkana





