Il y a 780 000 ans, au bord d’un lac que nos cartes ne connaissent plus, quelqu’un a posé un poisson sur des braises et a attendu. C’est, à ce jour, le plus ancien repas cuit dont l’archéologie ait la preuve.

Le lieu s’appelle Gesher Benot Ya’aqov : « le pont des filles de Jacob », sur le cours du Jourdain, au nord de l’actuel Israël. Le site est célèbre depuis longtemps : on y a mis au jour des foyers revenant à la même place, couche après couche, et des amas de silex brûlés qui comptent parmi les plus anciennes traces d’un feu réellement domestiqué. Ce que l’on ignorait, c’est ce qui cuisait dessus.

Plus de quarante mille restes de poissons dorment dans ces sédiments. Et presque aucune arête : rien que des dents. Des dents pharyngiennes; ces meules que les carpes portent au fond de la gorge, par milliers. Deux espèces écrasent tout le reste, deux grands cyprinidés du lac disparu de Houla : Luciobarbus longiceps et Carasobarbus canis. Le premier pouvait atteindre deux mètres.

Il aura fallu seize ans à l’archéozoologue Irit Zohar, de l’université de Tel-Aviv, pour faire parler ces dents. L’émail contient de minuscules cristaux ; sous l’effet de la chaleur, ces cristaux grandissent, et leur taille finale garde la mémoire de la température atteinte. Passées aux rayons X, les dents de Gesher Benot Ya’aqov ne racontent pas la brûlure brutale d’un feu; qui les aurait fait éclater, mais une chaleur modérée et tenue. Pas des poissons jetés dans les flammes : des poissons cuits.

Nous avons imaginé la voix de l’un de ces pêcheurs. Il n’a pas de nom : à cette date, personne n’a encore laissé le sien.

Vous vivez au bord d’un lac. Décrivez-le-nous.

Il est long, il est bas, il est plein de roseaux. L’eau vient du nord, des neiges de la grande montagne, et s’en va vers le sud par une rivière étroite. Au printemps, elle monte et noie les herbes ; à la fin de l’été, elle se retire et laisse des mares tièdes où les poissons tournent en rond, pris au piège. Nous connaissons ces mares mieux que nos mains. Vous dites qu’il a disparu ? Cela me paraît impossible. Ce lac est plus vieux que tout ce que je peux nommer.

On a retrouvé chez vous des dizaines de milliers de restes de poissons. Vous ne mangiez que cela ?

Non, mais c’est ce qui ne manque jamais. Le gibier se déplace, se cache, blesse ; le poisson, lui, reste où il est. Nous prenons aussi des noix, des glands que l’on écrase, des tortues, du cerf quand la chance vient. Mais quand le reste manque, il y a l’eau. Un peuple qui vit au bord d’un lac ne connaît pas la faim de la même façon que ceux d’en haut.

Comment prend-on un poisson de deux mètres ?

Avec de la patience et avec l’eau basse. On ne le prend pas au milieu du lac : on l’attend là où il vient frayer, dans le peu d’eau, au printemps, quand il est gros et lourd et qu’il ne peut plus manœuvrer. On barre le passage, on frappe. Ceux-là nourrissent beaucoup de bouches. On revient chaque année au même endroit, à la même saison, c’est cela, savoir pêcher : se souvenir d’une date.

Pourquoi le cuire ? Cru, il se mange aussi.

Il se mange, oui, et il rend malade plus souvent. Mais je ne vous dirai pas que nous avons réfléchi à cela. Le feu était là, nous l’entretenions déjà pour la nuit et pour le froid. Un jour, une chair est tombée dedans, et l’odeur est montée. C’est l’odeur qui a décidé, pas le raisonnement. Ce qui sentait bon a été refait le lendemain. Voilà toute notre science.

Quatre outils de pierre acheuléens provenant de Gesher Benot Ya’aqov
Outils acheuléens de Gesher Benot Ya’aqov. Le site a livré des foyers récurrents, un habitat organisé et plus de 40 000 restes de poissons. · Benno Rothenberg · CC BY 4.0 · Bibliothèque nationale d’Israël (Wikimedia Commons)

Comment cuit-on un poisson quand on n’a ni marmite ni broche ?

On ne le met pas dans la flamme, c’est la première chose qu’on apprend : la flamme noircit le dehors et laisse le dedans froid. On attend que le bois soit tombé en braise. On pose la bête sur les pierres chaudes du bord, ou on la couvre de cendre, et on la laisse. Cela demande du temps, et le temps ne nous coûte rien. Ensuite, la chair se détache toute seule des arêtes. C’est à cela que l’on reconnaît que c’est prêt.

Justement : dans vos foyers, on ne retrouve pas les arêtes. Seulement les dents du fond de la gorge.

Parce qu’une fois la bête cuite, l’arête devient molle et se défait ; elle part avec les restes, les chiens la prennent, la terre la mange. Ces meules du fond de la gorge, elles, sont dures comme des cailloux. Nous les crachions. Je ne me doutais pas qu’elles seraient la seule chose que je vous laisserais.

Que vous a apporté cette chaleur, au fond ?

Du temps. Une chair cuite se mâche vite ; on n’y passe plus la moitié du jour. Ce qu’on gagne, on le passe à autre chose : à tailler, à porter, à parler autour du feu pendant que ça cuit. Et puis il y a ceci, qui n’est pas rien : on ne cuit pas pour un seul. On cuit une grosse chose, ensemble, et il faut ensuite la partager. Le feu a fait de nous des gens qui attendent le repas les uns avec les autres.

Un mot pour ceux qui viendront ?

Que l’odeur du poisson sur les braises est, je crois, la première chose que nous ayons aimée sans en avoir besoin. On peut vivre sans. Personne, depuis, n’a voulu essayer.

Pour aller plus loin

L’étude d’Irit Zohar et de son équipe, publiée en 2022 dans Nature Ecology & Evolution, repose sur une mesure indirecte mais robuste : la taille des cristaux de l’émail des dents pharyngiennes, lue par diffraction des rayons X. Elle indique une exposition à une chaleur modérée, incompatible avec une combustion accidentelle à haute température. C’est la trace la plus ancienne d’une cuisson intentionnelle ; certains spécialistes rappellent toutefois que la méthode démontre un chauffage contrôlé, et que le geste culinaire, lui, reste une déduction.

Gesher Benot Ya’aqov est un site clé pour une autre raison : il livre, dès 780 000 ans, des foyers récurrents, un habitat organisé en zones d’activité et des outils acheuléens en basalte. C’est un des rares endroits au monde où l’on voit une humanité très ancienne s’installer, revenir, ranger son campement.

Le lac de Houla, lui, a bel et bien disparu : asséché dans les années 1950, il n’en subsiste qu’une réserve naturelle au nord de la Galilée, où l’on peut encore voir les roseaux, les buffles et les grues.

Ce cycle des Voix de la Préhistoire inverse la règle de la série : la parole n’est plus aux savants qui ont fait parler la préhistoire, mais à celles et ceux qu’ils étudient. Cinq épisodes autour d’une seule question : qu’est-ce que manger ?

Prochain épisode : la racine sous la cendre (il y a 170 000 ans, en Afrique du Sud, les premiers Homo sapiens faisaient déjà rôtir des rhizomes au creux du foyer.)