Il a tenu dans ses mains le crâne d’un enfant mort il y a près de trois millions d’années, et il a compris tout de suite ce qu’il tenait. Ce fut son mérite. Le monde savant, lui, a mis vingt-deux ans à le comprendre. Ce fut son calvaire.
Raymond Dart, né en 1893 en Australie, formé à la neuroanatomie à Londres, occupe depuis 1923 la chaire d’anatomie de l’université du Witwatersrand, à Johannesburg. En 1924, la carrière de Taung, dans le nord du pays, lui fait parvenir des blocs de brèche calcaire. Dans l’un d’eux, un moulage naturel de cerveau, une face, une mâchoire d’enfant. En février 1925, Nature publie sa note : Australopithecus africanus, l’« homme-singe d’Afrique du Sud ».
L’accueil sera glacial. Le milieu britannique tient alors l’homme de Piltdown, exhumé en 1912, pour l’ancêtre de référence : un grand cerveau d’abord, une mâchoire simienne ensuite. Taung dit exactement l’inverse, une petite boîte crânienne sur un corps déjà dressé, et il le dit depuis l’Afrique, que personne ne veut pour berceau. Piltdown sera démasqué comme un faux en 1953.
Nous l’avons imaginé dans son laboratoire de Johannesburg, le crâne de Taung posé devant lui.
Monsieur Dart, novembre 1924. Que vous apporte-t-on ?
Deux caisses de pierres, monsieur, tirées d’une carrière de chaux. J’attendais des babouins fossiles; les carriers de Taung en dégageaient régulièrement. J’ouvre, je fouille, et je tombe sur un bloc où affleure quelque chose qui n’est pas un babouin. Un endocrâne; le moulage naturel d’un cerveau, la roche ayant pris la place de l’organe. Il était trop grand, trop renflé en arrière pour un singe de cette taille. J’ai passé soixante-treize jours à dégager la face du bloc, avec les aiguilles à tricoter de ma femme, faute d’outils plus fins.
Et lorsque la face apparaît, que voyez-vous ?
Un enfant. Voilà ce que je vois d’abord, et cela n’a rien de scientifique : un enfant, ses dents de lait encore en place, ses molaires définitives à peine sorties. Puis le regard de l’anatomiste reprend le dessus, et il compte. Des canines courtes, presque humaines, sans le poignard des grands singes. Une mâchoire au profil ramassé. Et surtout le trou occipital, ce passage de la moelle épinière, placé dessous et non en arrière. Cela, monsieur, ne se discute pas : c’est la signature d’une tête portée à l’aplomb d’un corps debout. Il marchait dressé, et il avait le cerveau d’un singe. Aucune théorie de mon temps ne prévoyait cet ordre-là.
Vous publiez en février 1925. Comment êtes-vous reçu ?
Comme un provincial présomptueux. On me reproche d’avoir publié vite, dans une revue de grande audience, sur un spécimen unique et immature; les reproches n’étaient pas tous injustes, je le concède. Mais l’essentiel était ailleurs. Sir Arthur Keith et ses collègues n’ont pas vu dans Taung un ancêtre : ils y ont vu un jeune chimpanzé, un gorille d’enfance, une variété de singe fossile. Pendant deux décennies, mon australopithèque a figuré dans les manuels au rayon des curiosités.

Comment expliquez-vous un tel aveuglement ?
Par deux préjugés, qui se tenaient chaud. Le premier était intellectuel : on attendait que le cerveau grandisse d’abord, et que le corps suive. C’était l’ordre flatteur, celui qui fait de l’intelligence le moteur de tout. Le second était géographique, et moins avouable : l’humanité devait naître en Asie, ou en Europe. Certainement pas en Afrique. Darwin l’avait pourtant pressenti dès 1871. On préférait ne pas s’en souvenir.
Et Piltdown ?
Piltdown était le rêve fait os : un grand crâne anglais avec une mâchoire de singe, trouvé dans le Sussex, exactement conforme à ce que l’on souhaitait. Tant que ce fossile tenait debout, mon enfant africain ne pouvait pas exister, les deux ne pouvaient pas être vrais ensemble. En 1953, on a établi que Piltdown était un montage : un crâne humain récent, une mâchoire d’orang-outan, des dents limées, le tout patiné. Quarante ans de science bâtis sur un faux, et vingt ans de mépris pour une pièce authentique. Je vous laisse mesurer.
Quand la roue tourne-t-elle ?
Grâce à un autre, et il faut le dire. Robert Broom, médecin et paléontologue, se met à fouiller Sterkfontein, Kromdraai, Swartkrans, et sort de terre des australopithèques adultes, en nombre. On ne pouvait plus me répondre « c’est un bébé singe » : il y avait désormais toute une population. En 1947, sir Arthur Keith a écrit noir sur blanc que Dart avait raison et qu’il s’était trompé. J’ai lu cette phrase plusieurs fois.
Vous vous êtes trompé aussi, sur autre chose.
Lourdement, et je préfère le dire moi-même. À Makapansgat, j’ai trouvé des accumulations d’os brisés, de cornes, de dents, et j’y ai vu l’outillage d’un prédateur, ma « culture ostéodontokératique ». J’en ai tiré le portrait d’un ancêtre chasseur, violent, tueur par nature; j’ai écrit que notre lignée était née dans le sang. On a démontré depuis que ces os étaient l’œuvre des hyènes et des léopards, et que mes hominidés étaient bien plus souvent les proies que les bourreaux. J’avais eu raison contre tous sur Taung; j’ai eu tort seul sur Makapansgat. Un homme peut être les deux.
Que sait-on aujourd’hui de votre enfant ?
Qu’il avait environ trois ans, qu’il vivait il y a près de deux millions huit cent mille ans, et qu’il appartient bien à une espèce à part, Australopithecus africanus, dont il demeure le spécimen-type. Qu’il est peut-être mort emporté par un grand rapace, si l’on en croit les traces relevées sur l’os. Et que l’Afrique, que l’on m’interdisait de nommer, est aujourd’hui le berceau reconnu de toute notre famille. Cet enfant a mis vingt-deux ans à se faire entendre. C’est peu, au fond, pour trois millions d’années de patience.
Les Voix de la Préhistoire donnent la parole, en entretiens imaginaires, à ceux qui ont fait, et parfois retardé, notre connaissance des premiers hommes. Après le sceptique d’Altamira, voici celui qui eut raison trop tôt.


