Il faut imaginer l’audace. En 1887, un jeune médecin hollandais de vingt-neuf ans plaque sa carrière universitaire, s’engage comme chirurgien dans l’armée coloniale des Indes néerlandaises, et embarque femme et enfant vers l’autre bout du monde. Son but ? Déterrer, quelque part dans la jungle de Sumatra ou de Java, le « chaînon manquant » entre le singe et l’homme. Personne, avant lui, n’était jamais parti chercher un fossile précis : on les trouvait par hasard ; lui décida d’aller le prendre.
Il s’appelait Eugène Dubois. Et le plus fou, c’est qu’il réussit. En 1891, sur les rives du fleuve Solo, à Trinil, ses ouvriers exhument une calotte crânienne épaisse, au front fuyant, aux bourrelets sourciliers marqués ; l’année suivante, un fémur, résolument fait pour la marche debout. Dubois baptise l’être Pithecanthropus erectus — l’« homme-singe dressé ». Le chaînon manquant, disait-il, existait ; le voici.
Nous l’avons imaginé vieilli, méfiant, ses précieux fossiles rangés à portée de main.
— Docteur Dubois, quitter l’Europe pour chercher un fossile dans la jungle : n’était-ce pas insensé ?
On me l’a assez dit ! Mais réfléchissez. Darwin l’avait écrit : l’homme descend d’une forme ancestrale, et cette forme, on la trouverait là où vivent encore nos plus proches cousins — les grands singes des tropiques. L’Europe cherchait ses ancêtres dans ses propres grottes ; moi, je suis allé les chercher chez les orangs-outans. J’ai troqué la craie de mes amphithéâtres contre la boue d’un fleuve javanais. Insensé ? Peut-être. Mais c’était raisonné.
— Vous vous engagez comme médecin militaire pour financer cette quête. Du jamais-vu.
Aucune académie n’aurait payé un tel voyage pour une chimère. Alors je me suis payé moi-même : l’uniforme colonial contre un billet pour Sumatra, puis Java. Le jour, je soignais des soldats fiévreux ; le reste du temps, je faisais creuser. On m’octroya deux ingénieurs et une cinquantaine de forçats pour piocher les berges. Ce que je cherchais n’avait pas encore de nom. Je cherchais un fantôme dont j’étais seul à croire qu’il avait existé.

— Et un jour de 1891, la terre vous répond.
Une calotte crânienne. Sortie du tuf volcanique de Trinil, entre les os d’une faune disparue. Épaisse comme celle d’aucun homme moderne, bombée comme celle d’aucun singe : un entre-deux. Puis, à quelques mètres, un fémur — un os de cuisse droit, robuste, avec cette ligne âpre qui trahit la station debout. Je tenais mon Pithecanthropus : une tête encore presque simiesque sur un corps qui, déjà, marchait dressé. La marche avant la pensée. C’était exactement ce que j’avais prédit.
— L’Europe savante vous attendait de pied ferme.
De pied ferme, et le poing levé ! Je rentre en 1895, mes fossiles sous le bras, et j’affronte les congrès. Les uns y voient un singe — le grand Virchow le premier ; les autres, un homme malade, voire une supercherie. Presque personne ne veut de mon entre-deux. On ne me pardonnait pas d’avoir eu raison trop tôt, et d’avoir eu raison seul : moi, l’amateur parti à l’aventure. Comprenez ma rage : j’avais traversé la moitié du globe, la preuve dans mes mains, et l’on me traitait de bonimenteur.
— On raconte qu’amer, vous avez fini par cacher les fossiles.
« Cacher »… Disons que je les ai protégés d’un monde qui les méprisait. Je les gardais chez moi, soustraits aux regards et aux moulages hâtifs. On y a vu de la folie, de l’avarice de savant blessé. Il y avait de cela, sans doute. Quand on vous a volé votre victoire, on serre contre soi ce qui vous reste. Ces quelques os étaient tout ce qui me restait.
— La légende dit même que, vieux, vous auriez renié votre découverte : un simple gibbon géant.
La légende simplifie, comme toujours. J’ai insisté, sur la fin, sur les traits de gibbon de mon Pithecanthropus — pour mieux dire d’où nous venons, non pour le rabaisser. On en a conclu que je me reniais. Je n’ai jamais cessé de croire que cet être se tenait sur le chemin qui mène à nous. Mais les hommes préfèrent l’histoire du père qui renie son enfant : elle est plus cruelle, donc plus belle à raconter.
— Aviez-vous, au fond, raison ?
La suite l’a dit à ma place. Trente ans plus tard, en Chine, on exhume à Zhoukoudian d’autres crânes, en tout point semblables au mien : « l’homme de Pékin ». Puis d’autres encore, à Java même. Mon Pithecanthropus n’était pas une lubie : c’était une espèce, répandue, vieille d’un million d’années. On l’a rebaptisée Homo erectus, « l’homme dressé ». Le nom a changé ; l’intuition, non. Le premier des grands voyageurs, le premier homme à quitter l’Afrique pour conquérir l’Asie, c’était bien lui. Et c’est moi qui l’ai tiré de la terre.
— Un enseignement, docteur ?
Deux, si vous permettez. Le premier : on ne trouve que ce qu’on a le courage d’aller chercher. Le second, plus amer : avoir raison ne suffit pas ; encore faut-il survivre au temps qu’il faut aux autres pour l’admettre. J’ai eu raison à trente-trois ans ; le monde me l’a accordé quand j’étais vieux et fâché. Méfiez-vous de la solitude de celui qui a vu juste : elle aigrit plus sûrement que l’erreur.
Pour aller plus loin
La calotte de Trinil (« Trinil 2 ») demeure le spécimen-type d’Homo erectus : le fossile de référence auquel on compare tous les autres. Vieille d’environ 700 000 à un million d’années, elle documente la première grande sortie du genre Homo hors d’Afrique.
Les fossiles de Dubois — calotte, fémur et dents — sont conservés au centre Naturalis, à Leyde (Pays-Bas), qui veille sur son immense collection javanaise.
Prochain épisode des Voix de la Préhistoire : Raymond Dart et l’enfant de Taung — l’anatomiste qui, en 1924, déplaça d’un coup le berceau de l’humanité de l’Asie vers l’Afrique.


