L’Amérique est le dernier grand continent conquis par l’humanité. Mais quand, et par où ? La question paraissait réglée depuis les années 1930. Elle est aujourd’hui l’une des plus brûlantes de la préhistoire, agitée à chaque nouvelle datation.

Le modèle Clovis

Dans les années 1930, on découvre près de Clovis, au Nouveau-Mexique, de grandes pointes de pierre finement taillées, associées à des ossements de mammouths. Datée d’environ 13 000 ans, cette culture Clovis devient le repère : les premiers Américains seraient des chasseurs venus de Sibérie par le détroit de Béring, puis descendus vers le sud par un corridor libre de glaces.

Ce modèle « Clovis d’abord » a régné près de cinquante ans. Toute date plus ancienne était accueillie avec méfiance, quand elle n’était pas rejetée d’emblée.

Des sites qui dérangent

Le verrou saute avec Monte Verde, au Chili : un campement conservé dans la tourbe, daté d’environ 14 500 ans, soit plus ancien que Clovis et à l’autre bout du continent. Après des années de polémique, le site est validé par la communauté dans les années 1990.

D’autres gisements, comme Meadowcroft en Pennsylvanie, livrent des dates comparables ou supérieures. L’idée d’un peuplement antérieur à Clovis s’impose peu à peu.

La route côtière

Si les premiers Américains sont arrivés avant l’ouverture du corridor continental, comment ont-ils voyagé ? L’hypothèse dominante est celle de la route côtière : longeant le Pacifique en barque, de baie en baie, ils auraient profité des ressources marines, la fameuse « autoroute du varech », pour progresser rapidement vers le sud.

Cette route littorale, aujourd’hui largement submergée par la remontée des mers, expliquerait pourquoi les sites les plus anciens sont si difficiles à retrouver.

Des dates de plus en plus anciennes

En 2021, un site fait à nouveau vaciller le consensus : à White Sands, au Nouveau-Mexique, des empreintes de pas humaines fossilisées sont datées entre 21 000 et 23 000 ans, en pleine période glaciaire. Si la datation résiste, des humains foulaient l’Amérique bien plus tôt qu’on ne le pensait.

D’autres revendications, comme la grotte de Chiquihuite au Mexique (jusqu’à 26 000 ans), sont plus contestées encore : les objets présentés comme des outils pourraient être de simples éclats naturels.

Un débat brûlant

Chaque nouvelle annonce relance la controverse : les méthodes de datation sont-elles fiables ? Les prétendus outils sont-ils vraiment façonnés par l’homme ? La génétique apporte sa pierre, en évoquant une longue « pause » des populations dans la région de la Béringie avant leur dispersion.

Une chose est sûre : l’image d’un peuplement tardif et unique a vécu. Reste à écrire le récit, plus ancien et plus complexe, qui la remplacera.