Peints à l’hématite il y a au moins 17 100 ans, des traits repérés dès 1912 dans une grotte de la péninsule de Gower avaient fini par être rangés parmi les taches naturelles. Une datation par les séries de l’uranium vient de les rendre aux mains qui les ont tracés.

Bacon Hole s’ouvre dans une falaise calcaire de la péninsule de Gower, au sud du pays de Galles, à quelques kilomètres de Swansea. En 1912, le géologue William Sollas y remarque, sur la paroi d’une salle latérale, une série de traits rouges horizontaux. Il fait venir l’abbé Henri Breuil, alors la plus haute autorité européenne en matière d’art pariétal, qui y reconnaît des peintures paléolithiques. Le verdict ne tient pas : à la fin des années 1920, la communauté savante range ces marques parmi les dépôts minéraux naturels. Le panneau sort de l’histoire de l’art préhistorique pour un siècle.

Un panneau écarté pendant un siècle

Il y revient en septembre 2022, quand une équipe internationale réexamine la paroi. Le programme, mené de 2022 à 2024, réunit l’équipe First Art de l’université de Coimbra, au Portugal, et des chercheurs de Swansea, Southampton, Liverpool et de l’université normale de Nankin, en Chine, sous la direction de George Nash, spécialiste de l’art préhistorique à Liverpool. Leurs résultats ont paru le 26 mai 2026 dans la revue Quaternary ; le National Trust, propriétaire du site, les a rendus publics début juin.

Deux questions se posaient, et elles sont indépendantes l’une de l’autre : cette matière rouge est-elle une peinture appliquée, ou une coloration née de la roche ? Et de quand date-t-elle ? Un siècle de discussions s’était enlisé faute de pouvoir répondre à la seconde.

Ce que dit la croûte de calcite

La première question a été tranchée en laboratoire. La spectroscopie infrarouge à transformée de Fourier et la micro-spectroscopie Raman identifient de l’hématite, un oxyde de fer : le pigment rouge le plus employé de toute la préhistoire européenne. La photographie numérique haute résolution, retraitée pour rehausser les contrastes, a fait apparaître ce qu’un ruissellement ne produit pas : des points laissés par des doigts et des éclaboussures de matière.

La datation, elle, ne peut pas porter sur le pigment : l’hématite est un minéral, elle ne contient pas de carbone à mesurer. Les chercheurs ont donc daté par les séries de l’uranium la fine croûte de calcite blanche qui s’est déposée par-dessus les traits. Cette calcite s’étant formée après la peinture, sa date ne donne pas l’âge de l’œuvre : elle donne l’âge minimum qu’elle doit avoir. Un prélèvement effectué en 2023 place ce plancher à environ 17 100 ans. Les prélèvements de 2024, faits ailleurs sur la même paroi, ont livré de la calcite bien plus récente, déposée au cours des derniers millénaires : l’eau n’a pas ruisselé partout au même rythme.

Une côte que la mer n’avait pas encore avalée

Il y a 17 100 ans, la dernière grande glaciation s’achevait et le niveau des mers était inférieur de plusieurs dizaines de mètres à l’actuel. Le canal de Bristol n’existait pas : à sa place s’étendait une plaine fertile entre Gower et le nord du Devon, qui servait de pâture d’été aux mammouths, bisons, chevaux, élans et rennes, et attirait donc les chasseurs-cueilleurs. Les falaises de Gower comptent quelque 95 cavités, dont plusieurs ont livré des outils de pierre. Bacon Hole elle-même avait rendu, dès 1850, un os de patte de mammouth aujourd’hui conservé au Swansea Museum.

Un siècle durant, la plus ancienne peinture connue de Grande-Bretagne est restée sur sa paroi, à la vue de tous, classée parmi les accidents de la roche.

L’enjeu dépasse le pays de Galles. « Devançant d’au moins 1 500 ans tous les sites d’art rupestre identifiés jusqu’ici dans le nord-ouest de l’Europe, cette œuvre est une découverte d’importance internationale », résume George Nash. L’art paléolithique connu en Grande-Bretagne se réduisait jusqu’ici à des gravures ; une peinture change la nature du dossier.

Une date qui tient à un seul échantillon

Les auteurs sont les premiers à poser la réserve, et elle mérite d’être reprise telle quelle : la date repose pour l’instant sur une seule analyse. On est loin des dizaines de mesures accumulées sur les grands sites espagnols ou français, où la convergence de plusieurs prélèvements fait la solidité du résultat. D’autres échantillons devront confirmer ce plancher de 17 100 ans avant qu’il ne soit tenu pour acquis.

Reste une leçon de méthode. Le panneau n’avait pas disparu : il était là, décrit, photographié, simplement rangé dans la mauvaise catégorie. Il aura fallu attendre que la datation par les séries de l’uranium et la spectroscopie deviennent courantes pour rouvrir un dossier clos depuis 1928, et un siècle d’attente n’a rien coûté à la peinture, qui n’a pas bougé.