La grotte d’El Mirón s’ouvre au-dessus de Ramales de la Victoria, en Cantabrie, à quelques dizaines de kilomètres d’Altamira. Elle est fouillée depuis 1996 par une équipe dirigée par Lawrence Straus et Manuel González Morales. En 2010, l’équipe s’intéresse à un espace étroit, coincé entre la paroi et un gros bloc calcaire tombé de la voûte.

Derrière ce bloc : un squelette. Une femme adulte, couchée là il y a environ dix-huit mille sept cents ans, au Magdalénien inférieur. Ses os sont teintés de rouge. Le bloc qui la cache porte des gravures fines, et une trace d’ocre.

C’est la première sépulture magdalénienne reconnue dans toute la péninsule Ibérique. On l’a surnommée la Dame rouge.

Nous avons imaginé qu’elle nous répondait.

Pourquoi derrière ce bloc, et pas au milieu de la grotte ?

Parce qu’un mort ne se met pas au milieu du passage. Le fond de la grotte, c’était l’endroit où l’on vivait : le feu, les peaux, les enfants. Et ce bloc était là depuis toujours, tombé de la voûte bien avant nous. Il faisait une niche. On m’y a couchée comme on range ce qu’on ne veut pas perdre : à l’écart, mais dans la maison.

Ce rouge sur vos os, qu’est-ce que c’est ?

Une pierre qu’on écrase et qui brille. Pas l’ocre ordinaire, celle qu’on ramasse au pied de la falaise et qui fait une poudre mate. Celle-là scintille quand on l’approche du feu, elle accroche la lumière. Elle ne vient pas d’ici. Il a fallu aller la chercher, la porter, la broyer. On ne va pas si loin chercher de la couleur pour un mort qui ne compte pas.

Archéologues fouillant la grotte d’El Mirón, en Cantabrie, près du grand bloc calcaire
La fouille d’El Mirón, au pied du grand bloc calcaire tombé de la voûte. C’est derrière lui qu’a été dégagée, en 2010, la première sépulture magdalénienne reconnue dans la péninsule Ibérique. · Gobierno de Cantabria · CC BY 3.0 · Wikimedia Commons

On a gravé le bloc qui vous cachait.

Des traits fins, serrés, et une forme en angle. Vous discuterez longtemps de ce qu’elle représente ; je ne vous aiderai pas. Retenez plutôt ceci : on a gravé la pierre qui me cachait, et on l’a barbouillée de rouge. Une tombe qu’on marque, c’est une tombe qu’on compte revoir. Ils ne m’ont pas mise là pour m’oublier, ils m’ont mise là pour savoir où j’étais.

Vos os ont bougé, après.

Oui. Une bête est venue, plus tard, et a dérangé ce qui restait de moi. Ce sont des choses qui arrivent quand on habite les mêmes grottes que les loups. Mais regardez ce qui s’est passé ensuite : on est revenu, on a remis les choses en place, et on a remis du rouge. Deux fois, on m’a couverte. C’est là, je crois, ce que vous devriez raconter : pas la mort, l’entretien.

Vous étiez qui, dans ce groupe ?

Une femme d’âge mûr, avec des dents usées et un corps qui avait porté. Vous ne saurez pas mon rang, et je crois que vous vous trompez en le cherchant. Vous imaginez toujours des chefs. Nous étions peu nombreux ; celle qui savait où trouver la pierre rouge, où passait le saumon, quel hiver avait été le plus dur, celle-là valait cher, et elle ne portait pas de couronne.

Pourquoi n’a-t-on trouvé qu’une seule tombe comme la vôtre ?

Parce que vous ne cherchez pas où il faut, ou parce que nous n’enterrions pas tout le monde ainsi. Les deux, sans doute. Vos savants comptent les squelettes magdaléniens de ce pays sur les doigts d’une main. Cela ne veut pas dire que nous ne faisions rien de nos morts. Cela veut dire que l’essentiel de ce que nous faisions n’a pas laissé de trace, et que vous confondez volontiers ces deux choses.

Un dernier mot ?

Un seul. Vous m’appelez la Dame rouge, et cela vous plaît. Ce n’est pas mon nom. C’est la couleur que d’autres ont mise sur moi, parce qu’ils tenaient à moi. Souvenez-vous que ce que vous trouvez de nous, ce n’est jamais nous : c’est ce que les vivants ont voulu garder.

Pour aller plus loin

La sépulture d’El Mirón est datée d’environ 18 700 ans avant le présent, au Magdalénien inférieur. C’est la première tombe magdalénienne clairement identifiée dans la péninsule Ibérique, ce qui la rend précieuse pour une période où les restes humains sont rarissimes en Europe du Sud-Ouest.

La grotte de El Mirón, à Ramales de la Victoria, se visite. Elle fait partie du réseau des grottes préhistoriques de Cantabrie, la même région qui abrite Altamira, El Castillo et Covalanas.

Les Voix de la Préhistoire continuent : d’autres savants, d’autres anonymes, et toujours des faits vérifiables sous les mots imaginés.