Il est l’homme qui a dit non. Non aux bisons de la voûte d’Altamira, non à l’idée qu’un chasseur de l’âge du Renne ait pu peindre des chefs-d’œuvre au fond d’une grotte de Cantabrie. Il a dit non pendant vingt ans, avec l’autorité d’un maître. Puis il a écrit trois mots qui rachètent une carrière : mea culpa.

Émile Cartailhac, né en 1845, professeur à Toulouse, directeur des Matériaux pour l’histoire primitive et naturelle de l’homme puis codirecteur de L’Anthropologie, fut l’un des grands organisateurs de la préhistoire française. En 1879, un gentilhomme espagnol, Marcelino Sanz de Sautuola, découvre avec sa fille María les peintures d’Altamira et les publie l’année suivante. Au congrès de Lisbonne, en 1880, la science savante hausse les épaules. Cartailhac est de ceux qui haussent les épaules.

Sautuola meurt en 1888 sans avoir été cru. Il faudra La Mouthe, Pair-non-Pair, puis les Combarelles et Font-de-Gaume pour que le doute change de camp. En 1902, vingt-deux ans après Lisbonne, Cartailhac publie dans L’Anthropologie un article au titre resté célèbre : « Les cavernes ornées de dessins. La grotte d’Altamira, Espagne. Mea culpa d’un sceptique ».

Nous l’avons imaginé en 1902, la plume à la main, devant la page blanche de sa rétractation.

Monsieur Cartailhac, en 1880, on soumet à votre congrès les peintures d’Altamira. Quelle est votre réaction ?

L’incrédulité, monsieur. Une incrédulité que je croyais être de la rigueur. On nous montrait des planches, des relevés, la parole d’un propriétaire espagnol sans titre universitaire. Et ce qu’on nous demandait d’admettre était énorme : que des hommes du Quaternaire, contemporains du mammouth, aient couvert un plafond de bisons polychromes, avec un métier que nous jugions digne d’un atelier moderne. Nous avons regardé, nous avons souri, et nous sommes passés à l’ordre du jour.

Qu’est-ce qui vous paraissait impossible, précisément ?

La qualité. Voilà le fond de l’affaire, et il est humiliant à dire. Nous acceptions sans peine que l’homme des cavernes ait gravé un renne maladroit sur un fragment d’os, nous en avions des vitrines pleines. Ce que nous n’acceptions pas, c’est qu’il ait eu du génie. Nous avions rangé l’humanité primitive dans un progrès bien ordonné, du grossier vers le raffiné, et Altamira faisait sauter l’ordonnance. Un art accompli, tout au début : cela ne pouvait être qu’une erreur de datation, ou une supercherie.

Vous avez d’ailleurs soupçonné une supercherie.

On a parlé, dans nos milieux, d’un peintre contemporain qui se serait amusé, peut-être un artiste de passage employé par Sautuola. Le soupçon ne fut jamais établi; il suffisait qu’il circule. C’est ainsi que la science se protège quand elle ne veut pas voir : elle n’a pas besoin de prouver la fraude, il lui suffit de la suggérer. Le silence fait le reste.

Bison polychrome de la voûte d’Altamira
Un des bisons polychromes d’Altamira. C’est cette maîtrise, jugée trop grande pour un chasseur du Paléolithique, qui a nourri le soupçon de faux. · Domaine public · Wikimedia Commons

Sautuola est mort en 1888, discrédité. Y pensez-vous ?

Tous les jours depuis 1902, monsieur. Voilà l’endroit où l’affaire cesse d’être une querelle savante pour devenir une faute. Cet homme avait raison, il l’a dit clairement, il l’a publié, et nous l’avons laissé mourir en passant pour un naïf ou un tricheur. Une erreur scientifique se corrige; une réputation détruite ne se répare pas. Ma rétractation est arrivée quatorze ans trop tard pour le seul homme à qui elle était due.

Qu’est-ce qui a fini par vous faire changer d’avis ?

Le sol, monsieur. Les grottes françaises, les unes après les autres. À La Mouthe, en Dordogne, on dégage des gravures que recouvraient des couches archéologiques intactes : impossible de peindre sous un remblai qu’on n’a pas soi-même déposé. À Pair-non-Pair, même démonstration. Puis, en 1901, les Combarelles et Font-de-Gaume. L’art pariétal cessait d’être une curiosité espagnole isolée pour devenir un fait européen, répété, stratifié, indiscutable. Ce n’est pas un argument qui m’a convaincu : c’est une accumulation.

Vous choisissez alors la forme de l’aveu public. Pourquoi ?

Parce qu’une erreur d’autorité doit être réparée avec la même autorité qui l’a commise. J’avais pesé dans le refus; il fallait que je pèse autant dans la reconnaissance. Un correctif discret en note de bas de page aurait sauvé ma vanité et rien d’autre. J’ai donc écrit « mea culpa », dans la revue même où ma parole avait du poids, et j’ai signé. On m’a trouvé théâtral. Je crois surtout que c’était le prix.

Vous partez à Altamira en 1902, accompagné d’un jeune abbé nommé Henri Breuil.

Je l’avais remarqué pour son œil et sa main : il dessinait ce qu’il voyait, non ce qu’il croyait voir. Nous avons passé des jours sous cette voûte, lui à relever, moi à mesurer l’étendue de ma sottise. Nous avons publié ensemble la monographie d’Altamira quatre ans plus tard. Ce garçon allait devenir le grand relevé vivant de l’art pariétal; j’aime à penser que ma seule vraie contribution, dans cette affaire, fut de l’emmener avec moi.

Que faut-il retenir de votre histoire ?

Qu’on ne se trompe presque jamais faute d’information. On se trompe parce qu’on a déjà décidé de ce qui est possible. J’avais devant moi les relevés, la stratigraphie, le témoignage d’un honnête homme : il ne me manquait rien, sinon la disposition à être surpris. Voilà ce que je léguerais volontiers à vos contemporains, si l’on peut léguer une chose pareille : la méfiance envers ce qui nous paraît impossible parce qu’il nous dérange.

Les Voix de la Préhistoire donnent la parole, en entretiens imaginaires, à ceux qui ont fait, et parfois retardé, notre connaissance des premiers hommes. Après le douanier d’Abbeville, le paléontologue qui courba Néandertal et le chasseur du chaînon manquant, voici le sceptique qui eut le courage de se dédire.