Nous marchons en posant le talon en premier. C’est si banal qu’on l’oublie, et pourtant très peu d’animaux le font. Les grands singes africains font partie de ces exceptions, ce qui a nourri l’idée d’une continuité simple entre leur démarche et la nôtre. Une étude parue dans les PNAS montre que la continuité est moins nette qu’on ne le pensait.

Mesurer, plutôt que comparer à l’œil

L’équipe de Nicholas Holowka et Matthew O’Neill a enregistré, en trois dimensions, la cinématique et les forces de réaction au sol de chimpanzés marchant à deux pattes puis à quatre, et d’humains marchant normalement. C’est la finesse de la mesure qui fait l’intérêt du travail : les données antérieures étaient trop rares pour trancher.

Le chimpanzé ne pose pas le talon comme nous

Le résultat est net. Les chimpanzés utilisent une amplitude d’angles d’attaque du pied 2,4 à 8,6 fois plus grande que la nôtre, et bien souvent ils n’attaquent pas par le talon du tout. Là où notre pas est stéréotypé, le leur est variable.

La ressemblance qu’on croyait voir entre leur marche et la nôtre tient donc surtout à la description qualitative. Mesurée, elle se défait.

Le marché : de l’énergie contre des chocs

Les modèles statistiques donnent l’explication, et elle vaut pour les deux espèces : attaquer par le talon s’accompagne de pics d’impact et de vitesses de mise en charge élevés. Autrement dit, cela cogne.

Mais l’alternative coûte cher. Les humains à qui l’on demande de poser l’avant du pied avant le talon dépensent 26 à 41 % d’énergie métabolique en plus pour marcher. Le talon d’abord, c’est une marche économique payée en chocs répétés dans le squelette.

Un pied qui n’était pas encore le nôtre

Le pied des premiers bipèdes n’avait ni notre voûte plantaire complète, ni notre gros orteil aligné, ni notre calcanéum massif. Australopithecus afarensis, l’espèce de Lucy, marchait debout il y a 3,2 millions d’années avec un pied qui gardait des traits de grimpeur ; les empreintes de Laetoli, vieilles de 3,66 millions d’années, montrent pourtant un pas déjà très humain.

C’est précisément là que le résultat mord : la question n’est plus seulement « marchaient-ils debout », mais « à quel prix ».

Ce que cela dit des premiers bipèdes

Les auteurs en tirent une conséquence sur l’origine de la bipédie. Un hominine ancien, doté d’un membre inférieur encore primitif, se trouvait devant un choix contraint : encaisser des impacts, ou marcher de façon peu économique. Aucune des deux options n’est bonne, et l’une comme l’autre a dû peser sur ses déplacements.

Le résultat prolonge deux travaux récents que nous avons rapportés : la forme particulière du calcanéum néandertalien, et la capacité de grimpe conservée par le pied des singes. Les trois disent la même chose sous des angles différents : le pied humain est un compromis, pas un aboutissement.