Sur la côte méditerranéenne de la Turquie, une grotte a été occupée par des Néandertaliens puis par des Homo sapiens, sans qu’ils se croisent jamais. Mêmes proies, même silex, mêmes coquillages percés : l’étude parue dans PNAS peine à distinguer les deux séries, et en tire une hypothèse de transmission culturelle.

Un couloir de passage entre le Levant et l’Eurasie

La grotte d’Üçağızlı II s’ouvre dans le calcaire de la côte méditerranéenne turque, dans la province du Hatay, non loin de la frontière syrienne. La position compte autant que le contenu : ce littoral est l’un des rares passages terrestres entre l’Afrique, le Levant et l’Eurasie, emprunté par les populations humaines à chaque fois que le climat le permettait. Tout ce qui s’y accumule renseigne sur les allées et venues de nos ancêtres et de leurs cousins.

Les restes humains trouvés dans la cavité sont maigres : des dents et un fragment de mandibule. Cela a suffi. La structure interne de l’émail et de la dentine permet aujourd’hui de séparer un Néandertalien d’un Homo sapiens avec une bonne fiabilité, même sur une dent isolée. Les sédiments, eux, ont été datés par luminescence stimulée optiquement, une méthode qui mesure depuis combien de temps des grains de quartz enfouis n’ont plus vu le jour.

Deux occupations, jamais simultanées

Le calendrier qui en ressort est net. Les Néandertaliens ont fréquenté la grotte entre environ soixante-dix-sept mille et cinquante-neuf mille ans avant le présent. Les Homo sapiens leur ont succédé, entre environ cinquante-neuf mille et quarante-sept mille ans. Aucune couche ne montre les deux groupes ensemble, et rien n’indique une rencontre sur place.

C’est précisément ce qui rend la comparaison intéressante. On dispose d’un même lieu, d’un même environnement, d’un même bord de mer, occupé successivement par deux humanités différentes. Si leurs façons de vivre divergeaient, la stratigraphie devrait le montrer sans ambiguïté.

Les mêmes chèvres, le même silex, les mêmes coquilles

Elle ne le montre pas. Les auteurs décrivent des stratégies de subsistance et une technologie de la pierre pour l’essentiel uniformes d’une période à l’autre : dans les deux cas, les industries lithiques relèvent des traditions du Paléolithique moyen finissant, avec des variantes moustériennes caractéristiques, y compris pendant l’occupation des Homo sapiens. Les deux groupes s’approvisionnaient aux mêmes affleurements locaux de matière première. Ils chassaient les mêmes espèces : chèvre sauvage, daim de Mésopotamie, chevreuil et sanglier.

Et l’on retrouve, couche après couche, vingt-neuf coquilles d’un petit gastéropode marin, Columbella rustica, rapportées dans la grotte pour autre chose que la nourriture. Certaines sont percées, comme destinées à être enfilées. L’une d’elles, issue du niveau néandertalien, porte des traces de chauffage délibéré qui en ont modifié la couleur. Le geste est le même de part et d’autre : ramasser un coquillage choisi, le transformer, le porter.

Deux populations biologiquement distinctes, séparées par des millénaires, ont laissé au même endroit des traces que les archéologues ont du mal à distinguer.

Transmission, ou simple réponse au même milieu ?

Les auteurs y voient l’indice d’une continuité culturelle, c’est-à-dire d’une transmission d’informations entre des groupes qui ne se sont pas nécessairement rencontrés dans cette grotte, mais qui appartenaient à un même monde technique régional. L’hypothèse est cohérente avec ce que l’on sait par ailleurs des métissages entre Néandertaliens et sapiens au Proche-Orient.

Une autre lecture reste possible, et les études de ce genre l’affrontent toujours : dans un même paysage, avec le même gibier et le même silex à portée de main, deux groupes intelligents peuvent arriver aux mêmes solutions sans rien s’être transmis. Trancher demanderait des indices qui ne se déduisent pas du milieu, des choix arbitraires partagés. La chauffe volontaire d’une coquille en est peut-être un. C’est là que le dossier se jouera.