Les grottes de Malalmuerzo, Carigüela et Majolicas, dans la province de Grenade, livrent depuis longtemps des ossements humains portant des traces de découpe. On en parlait au singulier : le cannibalisme néolithique ibérique. Une étude parue dans le Journal of Archaeological Science montre qu’il faut en parler au pluriel.
Une méthode : dater d’abord, interpréter ensuite
L’équipe, menée par Palmira Saladié et Antonio Rodríguez-Hidalgo, a repris près d’un millier d’ossements en croisant deux approches : la taphonomie, qui lit sur l’os les gestes qui l’ont marqué, et une série de datations directes. C’est ce second volet qui change tout. Sans dates, des restes trouvés dans une même grotte se lisent comme un même événement ; avec elles, ils se séparent en épisodes distants de plusieurs siècles.
Ce qu’un os sait dire
La taphonomie distingue des gestes sur la surface de l’os. Les stries de découpe suivent l’insertion des muscles, les fractures sur os frais s’ouvrent en spirale et livrent la moelle, les traces de percussion marquent l’endroit du coup, les morsures et les altérations thermiques disent la cuisson. Comparés aux os d’animaux consommés trouvés dans les mêmes couches, ces gestes se lisent comme une chaîne de boucherie.
Ce que la taphonomie ne dit pas, c’est le motif. Faim, guerre, deuil, respect : l’os porte le geste, pas l’intention. D’où l’importance des dates et du contexte.
Malalmuerzo : une violence brève
À Malalmuerzo, les restes se groupent entre environ 5300 et 4950 avant notre ère, au Néolithique ancien. On y trouve des nourrissons, des enfants et des adultes, et plusieurs crânes portent des traumatismes par choc contondant. Le faisceau d’indices est celui d’un épisode court et violent, compatible avec un massacre suivi de la consommation des victimes.
Carigüela et Majolicas : autre chose
À Carigüela, la découpe est extensive et méthodique, et des crânes sont transformés en coupes. Le geste est répété, il traverse le temps : c’est une tradition, pas un accident.
À Majolicas, le traitement des corps s’accompagne de cinabre, un sulfure de mercure d’un rouge intense qu’il fallait importer. La présence de ce pigment rare oriente vers un contexte rituel ou funéraire, où la consommation prend un sens tout autre que la violence de Malalmuerzo.
Pourquoi la distinction compte
Ranger sous un même mot un massacre, une coutume durable et une cérémonie au pigment importé, c’est perdre l’information. Le cannibalisme n’est pas un comportement, c’est une catégorie qui recouvre des gestes dont les motifs n’ont rien de commun. Sur ces trois grottes, quinze siècles séparent les extrêmes, et les auteurs se gardent de proposer une explication unique. La retenue est ici la conclusion.