On connaît les Dénisoviens depuis 2010 par un auriculaire, quelques dents et un génome. Quinze ans plus tard, la liste des fossiles qu’on peut leur attribuer avec certitude tient toujours sur une main. Deux articles parus dans Nature le 9 septembre en ajoutent six d’un coup, tirés d’une même grotte du sud-ouest de la Chine.

Rappel : qui sont les Dénisoviens

Ce sont des humains archaïques, cousins des Néandertaliens, dont l’existence a été établie non par un crâne mais par un génome, extrait en 2010 d’une phalange trouvée dans la grotte de Denisova, en Sibérie. On sait qu’ils se sont mêlés à nos ancêtres : les populations actuelles de Papouasie et de Mélanésie portent jusqu’à 5 % d’ascendance dénisovienne, et une variante dénisovienne du gène EPAS1 aide aujourd’hui les Tibétains à respirer en altitude.

Autrement dit, on connaissait leurs gènes et leur héritage bien avant de connaître leurs os.

Une grotte du Yunnan, deux niveaux, six restes

Le site est la grotte de Bianfu, dans la province du Yunnan. Les restes proviennent de deux couches distinctes : la couche 9, datée entre 167 000 et 161 000 ans, et la couche 7, entre 142 000 et 134 000 ans. Entre les deux, une trentaine de millénaires. Fragments osseux et dents s’y accompagnent d’outils de pierre et d’os travaillé.

Ce sont donc, non pas un individu isolé, mais les traces d’une présence tenue sur une très longue durée, au même endroit. Le Yunnan est par ailleurs très au sud de tout ce qu’on leur connaissait : la Sibérie pour Denisova, le plateau tibétain pour Xiahe, et le détroit des Pescadores pour Penghu 1. L’aire dénisovienne s’étend d’un bout à l’autre de l’Asie orientale.

Ni la forme ni l’ADN : les protéines

Le problème des fossiles humains du Pléistocène moyen chinois est ancien : leur morphologie est trop variable pour trancher, et l’ADN ancien s’y conserve mal, la chaleur et l’humidité le détruisant plus vite que sous les latitudes sibériennes.

La solution employée ici est la paléoprotéomique. Les protéines de l’émail dentaire et le collagène des os survivent bien plus longtemps que l’ADN, et leur séquence porte des variantes propres à chaque lignée humaine. Ce sont ces variantes, et non un génome, qui ont rattaché les six spécimens aux Dénisoviens. La méthode est la même que celle qui avait fait parler la mandibule de Xiahe, sur le plateau tibétain, en 2019.

Ce qu’ils mangeaient

Le second article s’attache à la subsistance. Restes de faune, traces de découpe et outillage dessinent un régime de chasseurs installés, exploitant durablement les ressources d’un même territoire. C’est une information rare : jusqu’ici, les Dénisoviens étaient surtout une signature génétique, presque sans économie ni gestes.

Une prudence à garder

John Hawks, qui a commenté ces travaux, souligne lui-même la limite du raisonnement : de là à conclure que tous les fossiles chinois du Pléistocène moyen sont dénisoviens, il y a un pas qu’il dit pouvoir être une erreur. Six spécimens dans une grotte ne referment pas la question d’un continent. Ils font en revanche passer les Dénisoviens du statut de fantôme génétique à celui de population documentée, avec des dates, un territoire et une manière de vivre.