Il n’a pas découvert de crâne célèbre, ni de grotte ornée. Il a fait quelque chose de plus discret et de plus durable : il a changé la manière de creuser. Avant lui, on ouvrait des tranchées pour récolter des objets. Après lui, on décape de grandes surfaces pour lire des campements. Toute fouille moderne descend de ce déplacement du regard.
André Leroi-Gourhan, né à Paris en 1911, orphelin élevé par ses grands-parents, vient des langues orientales et de l’ethnologie, non de l’archéologie. Il séjourne au Japon à la fin des années trente, étudie les techniques et les outils, puis enseigne à Lyon, à la Sorbonne, et occupe à partir de 1969 la chaire de préhistoire du Collège de France. Il fouille la grotte du Renne à Arcy-sur-Cure, puis, à partir de 1964, un campement de chasseurs de rennes au bord de la Seine : Pincevent.
On lui doit Le Geste et la Parole, Les Religions de la préhistoire, Préhistoire de l’art occidental, et une méthode. Il meurt en 1986.
Nous l’avons imaginé sur le chantier de Pincevent, accroupi au bord d’un carroyage.
Monsieur Leroi-Gourhan, vous venez de l’ethnologie, pas de l’archéologie.
C’est ma chance, et je l’ai longtemps prise pour une infirmité. L’ethnologue observe des vivants : il regarde comment on s’assoit autour d’un feu, qui taille où, où l’on jette les déchets, comment l’espace d’un campement se distribue. Quand j’ai commencé à regarder des sols préhistoriques, j’ai vu que l’archéologie de mon temps se privait de tout cela. Elle collectionnait des objets là où j’espérais trouver des comportements.
Que vous choquait-il dans la fouille de votre époque ?
Qu’elle détruisait sa propre question. On creusait par tranchées verticales, en suivant les couches, pour établir des successions et remplir des vitrines : voici les racloirs du niveau 4, voici les burins du niveau 3. Fort bien. Mais en creusant ainsi, on coupe le sol comme on coupe un gâteau, et l’on perd exactement ce qui m’importe : la position relative des choses. Un outil séparé de son voisinage n’est plus qu’un objet de collection. Ce que je voulais, moi, c’était la page, non pas les lettres tombées du texte.
D’où Pincevent, à partir de 1964.
D’où Pincevent. Nous avons décapé horizontalement, centimètre par centimètre, sur de vastes surfaces, en relevant la place exacte de chaque pièce sur un carroyage. Cela paraît une évidence aujourd’hui; à l’époque, on nous trouvait lents et un peu fous. Nous progressions de quelques mètres carrés par saison, là où d’autres traversaient un gisement en un été. Mais nous ne relevions pas des objets : nous relevions un sol d’habitat magdalénien, tel que ses occupants l’avaient laissé il y a quelque douze mille ans.

Que trouve-t-on quand on fouille ainsi ?
Des gens. Je pèse mes mots, car nous n’avons pas un seul os humain à Pincevent. Nous avons des foyers, et autour d’eux la trace de ce qui s’y est fait : ici les éclats d’une taille, là les os de renne débités, là un espace vide où l’on devait dormir, plus loin un rejet de déchets. On voit qu’un tailleur s’est assis à cet endroit, qu’il était probablement droitier, que quelqu’un lui faisait face. On peut remonter des séries d’éclats et suivre le geste, éclat après éclat, comme on relit une phrase. Le sol garde l’organisation de la vie; il suffit de ne pas la briser en la dégageant.
Vous avez aussi bousculé la lecture de l’art des cavernes, contre l’abbé Breuil.
Contre lui, et avec une immense dette envers lui, ce qui est la position habituelle des successeurs. Breuil avait relevé, sauvé, publié : sans ses milliers d’heures sous terre, nous n’aurions pas de corpus. Mais il lisait les grottes figure par figure, et l’explication qui régnait était celle de la magie de la chasse : on peignait le bison pour l’attraper. J’ai objecté une chose simple, presque comptable. Si l’on peint pour chasser, on devrait peindre ce que l’on chasse. Or les os retrouvés dans les campements ne correspondent pas aux bêtes des parois. On mangeait du renne et l’on peignait des chevaux et des bisons.
Vous avez proposé une autre lecture, qui a été contestée.
Et à bon droit, pour partie. J’ai relevé la place des figures dans les grottes, et constaté qu’elle n’était pas laissée au hasard : certains animaux occupent les panneaux centraux, d’autres les passages ou les fonds; il y a une composition, une syntaxe du sanctuaire. Cela, je le tiens pour établi, et c’est l’essentiel. Là où je suis allé trop loin, c’est en voulant tout ranger dans un système de signes masculins et féminins, et en supposant un même schéma valable pour vingt mille ans et pour toute l’Europe. Mes successeurs ont démonté cette part-là. Ils ont conservé l’idée que l’art pariétal est organisé, et que l’organisation est le message. Je m’en contente : on ne demande pas à une hypothèse de survivre, on lui demande de faire travailler ceux qui viennent après.
Le geste, la technique, la main : votre grand sujet.
Mon seul sujet, au fond. J’ai soutenu que l’homme ne s’est pas fait un outil parce qu’il avait un cerveau, mais que le cerveau, la main, l’outil et la parole se sont faits ensemble. La libération de la main par la station debout, la bouche déchargée de sa fonction de préhension, la technique et le langage qui s’organisent selon les mêmes chaînes d’opérations : voilà l’histoire que je voulais écrire. Tailler un silex et construire une phrase demandent la même faculté d’enchaîner des gestes vers un but. C’est pourquoi un sol de campement m’intéresse autant qu’une grotte ornée : dans les deux cas, ce sont des gestes en ordre.
Que reste-t-il de votre méthode ?
Le carroyage, le décapage horizontal, le relevé de chaque pièce, l’attention au sol plutôt qu’à l’objet. Tout cela est devenu si banal que personne ne se souvient qu’il a fallu le défendre. C’est le meilleur sort qui puisse arriver à une idée : cesser d’être une idée pour devenir une habitude. Et puis Pincevent est resté une école de fouille : on y a formé des générations. Un homme qui laisse une manière de travailler laisse davantage qu’un homme qui laisse une découverte.
Les Voix de la Préhistoire donnent la parole, en entretiens imaginaires, à ceux qui ont fait notre connaissance des premiers hommes. Après le sceptique, le précurseur moqué et la femme de terrain, voici celui qui apprit à lire le sol.


