L’homme chassait le mammouth pendant que la femme gardait le foyer et les enfants : voilà l’image d’Épinal que la préhistoire nous a longtemps servie. Sauf que les fossiles, les sépultures et la génétique racontent une tout autre histoire, bien plus riche, plus nuancée et beaucoup moins figée dans les rôles.

« L’Homme chasseur », un mythe tenace

Née au milieu du XXe siècle, la théorie de « l’Homme chasseur » a fait de la chasse au gros gibier, virile et prestigieuse, le grand moteur de l’évolution humaine, reléguant les femmes à l’arrière-plan de la préhistoire. Ce récit en dit surtout long sur la société qui l’a inventé, celle des années 1950 et 1960. Les données de terrain, elles, ne l’ont jamais vraiment confirmé, et la recherche récente le déconstruit méthodiquement.

Les femmes chassaient aussi

À Wilamaya Patjxa, au Pérou, une femme de 9 000 ans a été inhumée avec un kit complet de chasse au gros gibier, pointes de projectiles, outils pour dépecer. Loin d’être une exception, ce cas a conduit à réexaminer d’autres sépultures et à revisiter les sociétés de chasseurs-cueilleurs actuelles, où les femmes participent souvent à la chasse. Rien, physiologiquement, ne l’interdisait. La division stricte des tâches selon le sexe apparaît bien plus comme une projection moderne que comme une réalité universelle de la préhistoire.

Cueillette, artisanat, savoirs

Dans la plupart des groupes, la cueillette, plantes, fruits, racines, petits animaux, coquillages, fournissait l’essentiel des calories, de façon bien plus régulière et fiable que la chasse, aléatoire par nature. À cette contribution vitale s’ajoutent le travail des peaux, la couture des vêtements, la vannerie, la fabrication des cordes et des filets, plus tard la poterie, ainsi que la mémoire précieuse des plantes comestibles, médicinales et des cycles des saisons. Autant de savoirs techniques complexes, transmis et raffinés de mère en fille.

Sépulture de Sungir (reconstitution)
La sépulture de Sungir (Russie, reconstitution) : des milliers de perles d’ivoire ornaient les défunts, hommes comme femmes et enfants. J.-M. Benito · domaine public

Que disent les sépultures ?

Les tombes les plus richement parées de la préhistoire ne sont pas toujours masculines. À Sungir, en Russie, comme à Saint-Germain-la-Rivière, en Gironde, des femmes ont été inhumées avec des milliers de perles patiemment façonnées, des parures de coquillages ou de dents de cerf rapportées de très loin, signe d’un statut social élevé, hérité ou acquis. La richesse funéraire, dans ces sociétés, ne suit pas une frontière simple entre les sexes.

Mains négatives du Pech Merle
Mains négatives de la grotte du Pech Merle. L’étude de la taille des mains suggère qu’une bonne part des artistes des grottes étaient des femmes. domaine public

Réécrire le récit

Munie de nouvelles méthodes, analyse des ossements, étude des activités par l’usure des os et des dents, mesure des mains « négatives » peintes sur les parois ,, la recherche réécrit patiemment l’histoire. Ces empreintes de mains, longtemps attribuées d’office à des hommes, seraient pour une large part féminines. La préhistoire au féminin n’est pas une mode militante : c’est une correction, longtemps attendue, de notre regard sur les origines, la restitution, aux femmes, de la moitié de l’aventure humaine qu’on leur avait retirée.