Notre histoire s’est écrite sous un ciel changeant. Depuis près de trois millions d’années, la Terre oscille sans relâche entre glaciations et redoux, et chacune de ces bascules a redessiné les paysages, les faunes, et les destins humains. Le climat est l’un des grands metteurs en scène, discret mais implacable, de l’évolution.

Le grand yo-yo climatique

La période géologique dans laquelle nous vivons, le Quaternaire, enchaîne les cycles : de longues périodes glaciaires, durant des dizaines de milliers d’années, entrecoupées de brefs interglaciaires plus doux, comme celui que nous connaissons aujourd’hui. Ce lent balancier est réglé par de subtiles variations de l’orbite et de l’inclinaison de la Terre, les cycles de Milankovitch, qui modulent la quantité de rayonnement solaire reçue selon les saisons et les latitudes, suffisamment pour déclencher ou faire fondre les glaces.

Calottes glaciaires au dernier maximum glaciaire
L’extension des calottes de glace de l’hémisphère nord au dernier maximum glaciaire, il y a environ 20 000 ans. D’après Niu et al. · CC BY 4.0

Des mammouths et des steppes

Au plus fort des glaciations, d’immenses calottes de glace de plusieurs kilomètres d’épaisseur recouvrent le nord de l’Europe et de l’Amérique. Tant d’eau étant piégée dans les glaces, le niveau des mers chute de plus de 120 mètres, découvrant des terres aujourd’hui englouties sous la Manche ou la mer du Nord. Sur l’immense « steppe à mammouths » qui s’étend de la France à la Sibérie prospère une faune froide et abondante : mammouths laineux, rhinocéros laineux, rennes, chevaux, bisons et bœufs musqués, le garde-manger vivant des chasseurs de l’âge glaciaire.

Faune de l'âge glaciaire
La faune de la steppe glaciaire : mammouths, rhinocéros laineux et chevaux, sous le pinceau du paléoartiste Mauricio Antón. © Mauricio Antón · CC BY 2.5

Un moteur d’évolution

En Afrique, berceau de l’humanité, l’assèchement progressif et le recul des forêts au profit des savanes, sous l’effet de ces oscillations, ont sans doute favorisé chez nos ancêtres la bipédie, un régime alimentaire plus varié et, plus tard, un cerveau plus volumineux. Plusieurs chercheurs défendent même l’idée que c’est l’instabilité même du climat, son imprévisibilité, qui a sélectionné notre trait le plus précieux : la flexibilité, cette capacité unique à changer de stratégie, à innover et à s’adapter à l’inattendu.

Migrations et refuges

La baisse du niveau marin ouvre périodiquement des ponts terrestres qui redessinent la carte du peuplement : la Béringie, entre la Sibérie et l’Alaska, par où l’homme gagnera l’Amérique ; ou les passages abrégés vers l’Australie. À l’inverse, les grands froids repoussent les populations, humaines comme animales, vers des « refuges » plus cléments, péninsules ibérique, italienne, balkanique, d’où elles repartiront à la reconquête des terres du Nord au retour de la douceur. L’histoire humaine est faite de ces avancées et de ces replis dictés par la glace.

La fin de la dernière glaciation

Il y a environ 11 700 ans s’achève la dernière période glaciaire et s’ouvre l’Holocène, notre interglaciaire actuel. Le réchauffement, la fonte des grandes calottes, la remontée des mers et surtout la stabilisation inédite du climat rendent alors possible une révolution sans précédent : l’agriculture, puis les villages, les villes et les civilisations. Sans ce coup de pouce climatique, pas de Néolithique, et sans doute pas le monde que nous connaissons. Notre présent tout entier repose sur cette accalmie du grand yo-yo glaciaire.