Un humain à part entière

Apparu en Europe il y a plus de 400 000 ans et disparu voici environ 40 000 ans, Néandertal a régné sur l’Eurasie glaciaire pendant des centaines de millénaires — une longévité qui dépasse de loin celle de notre propre espèce. Trapu, musclé, doté d’un cerveau au moins aussi volumineux que le nôtre, il n’avait rien d’un sous-homme : il taillait des outils élaborés, maîtrisait le feu, chassait le grand gibier en groupe et soignait ses blessés.

Son territoire s’étendait de la façade atlantique jusqu’au Proche-Orient et à l’Asie centrale, à travers des paysages de steppe froide, de toundra et de forêts tempérées. Partout, il a su lire son environnement, suivre les troupeaux et composer avec des hivers que nous aurions du mal à imaginer. Cette capacité d’adaptation, sur d’aussi vastes espaces et d’aussi longues durées, trahit une intelligence pratique et une organisation sociale abouties.

La fin d’un préjugé

L’image de la brute voûtée et simiesque, popularisée au début du XXe siècle, doit tout à une erreur. En 1911, le paléontologue Marcellin Boule décrit le squelette du « Vieillard » de La Chapelle-aux-Saints comme celui d’un être fruste, aux genoux fléchis, incapable de se tenir droit. Or cet individu était âgé et rongé par l’arthrose : sa posture n’avait rien de représentatif. Le mal était fait, et le cliché de l’homme des cavernes a traversé tout le siècle.

Un siècle de fouilles et d’analyses l’a démenti point par point. Néandertal se tenait parfaitement droit et marchait exactement comme nous. Il fabriquait de la poix de bouleau — une colle obtenue par distillation, l’une des plus anciennes transformations chimiques de l’histoire —, se parait peut-être de plumes et de coquillages, et déposait ses morts avec soin. Rien, dans son comportement, ne le sépare fondamentalement de nous.

Sculpture du Vieil Homme de Néandertal, à La Chapelle-aux-Saints
Sculpture du « Vieil Homme de Néandertal », à La Chapelle-aux-Saints (Corrèze).

Un cerveau, une culture

Avec un volume cérébral moyen d’environ 1 500 cm³, Néandertal égalait — voire dépassait — l’Homme moderne. Ce cerveau lui a permis de développer une culture matérielle sophistiquée : l’industrie moustérienne, fondée sur la méthode Levallois, exige de préparer soigneusement un bloc de silex pour en détacher un éclat de forme prédéterminée. Un tel geste suppose d’anticiper mentalement le résultat plusieurs étapes à l’avance.

Il entretenait des foyers, cuisait sa nourriture, traitait les peaux, confectionnait des vêtements et transmettait ces savoir-faire de génération en génération. Autant d’acquis qui ne se réinventent pas seuls : ils se transmettent, donc s’enseignent — ce qui implique une forme de langage et de pédagogie.

Biface acheuléen, illustration de l'industrie de Wonderwerk
Biface de la Sima de los Huesos (Atapuerca), surnommé « Excalibur », attribué aux ancêtres de Néandertal.

Le soin des siens

Rien ne dit mieux l’humanité de Néandertal que le soin qu’il portait aux plus vulnérables. De nombreux squelettes portent les traces de blessures terribles — fractures multiples, bras amputé, cécité, dents perdues — cicatrisées de longue date. À Shanidar, en Irak, un homme avait survécu des années avec un bras atrophié et un œil probablement aveugle. Survivre à de tels handicaps, dans un monde aussi rude, supposait l’aide constante du groupe.

Ni ancêtre, ni impasse

On l’a longtemps cru maillon de notre lignée directe : il n’en est rien. Néandertal est notre cousin, pas notre aïeul. Nos deux lignées ont divergé il y a plus de 500 000 ans d’un ancêtre commun, avant d’évoluer séparément — lui en Eurasie, nous en Afrique. Et loin d’être une impasse évolutive, il survit un peu en nous : la plupart des humains dont les ancêtres ont quitté l’Afrique portent 1 à 2 % d’ADN néandertalien. Néandertal ne s’est pas éteint sans descendance ; une part de lui coule dans nos veines.