Lascaux fermée depuis 1963, Altamira réservée à cinq visiteurs par semaine, Cosquer grignotée par la mer, des parois d’Indonésie qui s’écaillent : les plus anciennes images de l’humanité ont survécu des dizaines de millénaires dans le noir, et c’est notre époque qui les met en péril. Tour d’horizon de trois menaces qui reviennent régulièrement à la une.
Le souffle des visiteurs
Découverte en 1940, Lascaux ouvre au public en 1948. Le succès est immédiat : jusqu’à plus d’un millier de visiteurs par jour défilent devant les taureaux. Leur haleine charge l’air de gaz carbonique et de vapeur d’eau, la lumière et la chaleur font le reste. Des algues colonisent les parois, c’est la « maladie verte ». En avril 1963, André Malraux, ministre des Affaires culturelles, fait fermer la grotte.
La fermeture n’a pas tout réglé. En 2001, après le remplacement du système de régulation du climat intérieur, un champignon, Fusarium solani, envahit le sol et les parois, suivi quelques années plus tard de taches noires. Lascaux est devenue un patient sous surveillance permanente, que seuls quelques spécialistes approchent encore.
Altamira, en Espagne, a suivi le même chemin : fermée en 2002, elle n’accueille depuis 2014 qu’une poignée de visiteurs, cinq par semaine, pour une visite de 37 minutes. Le microbiologiste Cesáreo Sáiz-Jiménez, du CSIC, s’y opposait : selon lui, toutes les données montrent la fragilité de la grotte et sa propension à une infection par des champignons dès qu’on l’ouvre.
Le climat, à la mer comme sous les tropiques
Au fond d’une calanque près de Marseille, l’entrée de la grotte Cosquer s’ouvre aujourd’hui à 37 mètres sous la mer. Quand ses chevaux, ses pingouins et ses mains négatives ont été peints, entre 33 000 et 19 000 ans, le rivage était bien plus bas. La remontée des eaux a déjà noyé une partie des œuvres, et elle continue.
À Sulawesi, en Indonésie, la menace est plus sournoise. En 2021, l’équipe de l’archéologue Jillian Huntley (université Griffith) a examiné onze sites ornés des karsts de Maros-Pangkep, où des peintures ont entre 45 000 et 20 000 ans. Sur tous, elle a trouvé des sels qui cristallisent dans la roche et font sauter la surface par écailles. En cause selon les auteurs : des sécheresses liées à El Niño plus fréquentes et des températures plus hautes, qui accélèrent l’évaporation de l’eau infiltrée pendant la mousson.
Ces images ont traversé des dizaines de millénaires dans le noir ; quelques décennies de présence humaine suffisent à les abîmer.
Le vandalisme, même sans le vouloir
En mars 1992, dans la grotte de la Mayrière supérieure, près de Bruniquel (Tarn-et-Garonne), des jeunes Éclaireurs de France descendent avec des brosses métalliques pour effacer des graffitis. Ils effacent aussi deux bisons peints il y a environ 15 000 ans, avant de comprendre ce qu’ils frottaient.
Le geste est parfois délibéré. En décembre 2022, en Australie-Méridionale, des intrus passent sous la clôture barbelée de la grotte de Koonalda et tracent des inscriptions par-dessus les sillons digités laissés il y a des dizaines de millénaires dans le calcaire tendre. Les archéologues jugent les dégâts irrémédiables. Les Mirning, gardiens traditionnels du site, disaient avoir réclamé en vain une meilleure protection.
Protéger, c’est d’abord fermer
Face à ces trois menaces, la réponse la plus sûre consiste à refermer la porte et à montrer une copie. Chauvet, découverte en 1994, n’a jamais été ouverte au public : on visite la Grotte Chauvet 2 depuis 2015. Lascaux IV a ouvert en 2016, Cosquer Méditerranée en 2022 à Marseille. Ces restitutions ne sont pas des pis-aller : elles rendent visibles des ensembles que personne ne verra jamais autrement.
Ce que la fermeture ne règle pas, c’est le climat. On peut interdire l’entrée d’une grotte, pas la montée de la mer ni les sécheresses tropicales. C’est pourquoi les relevés en trois dimensions se multiplient : quand une paroi ne peut plus être sauvée, il reste au moins à en garder une image fidèle.



