Sur les parois de la grotte Chauvet, le rhinocéros laineux est partout : plus d’une soixantaine de figures, cornes affrontées, silhouettes lancées au galop. C’est, avec le mammouth, l’animal emblème de l’Europe glaciaire. D’où venait-il, et comment a-t-il traversé la cinquantaine de cycles glaciaires du Pléistocène ? Une étude parue dans Science le 10 septembre apporte la réponse la plus complète à ce jour, et elle ne dit pas ce qu’on attendait.
Quarante-trois génomes et cinq cent mille ans de climat
L’équipe, emmenée par Xiao-Le Lei et Jiaoyang Ruan avec le Centre de paléogénétique de Stockholm, a séquencé 29 génomes mitochondriaux et 14 génomes nucléaires de Coelodonta antiquitatis, à partir de spécimens du Pléistocène répartis sur toute l’Eurasie, de l’Europe à la Sibérie orientale. Elle a ensuite modélisé, cycle après cycle, les habitats favorables à l’espèce sur les 500 000 dernières années.
La combinaison des deux est ce qui fait la force de l’étude : les gènes disent qui descend de qui, le modèle climatique dit où l’animal pouvait vivre à chaque époque.
Une diversification en zone tempérée
Le résultat central tient en une date et un lieu. La diversité génétique maternelle du rhinocéros laineux s’est constituée pour l’essentiel entre 460 000 et 420 000 ans, pendant une longue transition entre un âge glaciaire et une période chaude. Et elle s’est constituée en Eurasie tempérée, non dans l’Arctique.
Un individu d’Asie orientale, vieux d’environ 170 000 ans, se révèle ancestral à toutes les populations plus récentes. L’Asie de l’Est est donc une origine possible de la lignée qui, au Pléistocène supérieur, a occupé la steppe à mammouths d’un bout à l’autre du continent. Les lignées maternelles se répartissent en quatre groupes : deux surtout en Asie orientale et en Sibérie du Nord-Est, deux surtout dans l’Altaï et en Europe, avec une différenciation nette entre populations de l’est et de l’ouest.
L’Altaï, refuge des mauvais jours
Le massif de l’Altaï, aux confins de la Russie, du Kazakhstan, de la Chine et de la Mongolie, concentre les quatre groupes génétiques. Le modèle d’habitat explique pourquoi : la région est restée favorable au rhinocéros à travers les glaciations comme les interglaciaires. C’est le refuge climatique majeur de l’espèce, la zone de contact où les populations de l’est et de l’ouest se sont retrouvées quand le climat les repoussait ailleurs.
Ce que cela change dans le récit
On tenait le rhinocéros laineux pour une créature du froid, née de l’adaptation aux plateaux glacés. Son plus ancien parent connu, Coelodonta thibetana, décrit en 2011 dans le bassin de Zanda, sur le plateau tibétain, avait nourri l’idée d’un berceau himalayen : les grands mammifères de l’âge de glace auraient appris le froid en altitude avant de descendre dans les plaines.
La nouvelle étude ne contredit pas cette origine lointaine, elle ajoute un chapitre : la lignée qui a réellement peuplé le monde glaciaire s’est diversifiée bien plus tard, dans des prairies tempérées, et c’est la tolérance à un climat changeant, plus que l’amour de la glace, qui explique son succès. Les auteurs en tirent une conclusion plus large : l’Eurasie tempérée a joué un rôle central dans la diversification de la mégafaune adaptée au froid.
L’animal que Chauvet dessine il y a 36 000 ans est l’héritier d’une histoire de quatre cent mille ans, écrite loin des glaces.
Reste ce que l’étude ne traite pas : la fin. Le rhinocéros laineux disparaît il y a environ 14 000 ans, et des travaux antérieurs sur son génome plaidaient pour le réchauffement plutôt que pour la chasse. Le nouveau jeu de données, le plus vaste jamais réuni, donnera à cette question un point de départ solide.