Avant nous, il y a eu eux. Pendant plus de deux millions d’années, les australopithèques ont peuplé l’Afrique, déjà debout sur leurs deux jambes mais coiffés d’un cerveau à peine plus gros que celui d’un chimpanzé. Parmi eux, une petite femelle de 3,2 millions d’années est devenue la préhistorienne la plus célèbre du monde : Lucy. Elle a changé pour toujours notre regard sur nos origines.

Qui sont les australopithèques ?

Leur nom signifie « singe du Sud », en référence à l’Afrique du Sud où fut décrit le premier d’entre eux, l’enfant de Taung, en 1925, par l’anatomiste Raymond Dart. Ce sont des hominidés bipèdes, hauts d’un mètre à un mètre cinquante, au visage projeté en avant, aux fortes mâchoires et au petit cerveau (400 à 550 cm³, contre 1 350 pour nous). Ni tout à fait singes, ni tout à fait humains : ils occupent la charnière exacte de notre histoire, ce moment où une lignée de primates africains bascule vers l’humanité.

Lucy, la star de Hadar

Le 24 novembre 1974, dans le désert de l’Afar, en Éthiopie, l’équipe de Donald Johanson et de l’expédition franco-américaine met au jour près de 40 % d’un squelette d’Australopithecus afarensis. Le soir, au campement, une chanson des Beatles tourne en boucle : « Lucy in the Sky with Diamonds ». Le fossile a trouvé son nom. Pour la première fois, on tenait un squelette assez complet pour reconstituer la silhouette d’un ancêtre vieux de plus de trois millions d’années, sa taille (à peine 1,10 m), son poids (une trentaine de kilos), sa démarche. En Éthiopie, on l’appelle Dinkinesh : « tu es merveilleuse ».

Squelette de Lucy (moulage)
Le squelette de Lucy (moulage) : près de 40 % d’un même individu, un record absolu pour un fossile aussi ancien. © 120 / Wikimedia · CC BY 2.5

Debout, mais pas comme nous

Le bassin large et court de Lucy, l’angle de son fémur, la forme de ses genoux sont formels : elle marchait debout, en équilibre sur deux jambes. Et à Laetoli, en Tanzanie, des empreintes de pas fossilisées dans la cendre volcanique, vieilles de 3,6 millions d’années, en apportent la preuve figée, deux, peut-être trois individus marchant côte à côte. Mais Lucy n’avait pas tout à fait notre foulée : ses bras longs, ses doigts et orteils courbes, ses épaules orientées vers le haut trahissent une aptitude encore réelle à grimper. Les australopithèques vivaient à cheval entre le sol et les arbres, où ils trouvaient nourriture et refuge contre les prédateurs.

Empreintes de Laetoli
Les empreintes de Laetoli (Tanzanie), 3,6 millions d’années : la plus ancienne preuve directe de la marche bipède. © Bioanthropologist1 · CC BY-SA 4.0

Un buisson d’espèces

Lucy n’était pas seule sur Terre, ni la seule de son genre. On connaît aujourd’hui une dizaine d’espèces d’australopithèques : anamensis, afarensis, africanus, garhi, sediba, et bien d’autres. Certaines sont dites « graciles » ; d’autres, plus tardives, deviennent massives, avec d’énormes mâchoires et une crête osseuse sur le crâne pour ancrer de puissants muscles masticateurs, les paranthropes, spécialistes des aliments durs, racines et tubercules. Ce rameau robuste formera une branche à part, avant de s’éteindre sans descendance il y a environ un million d’années.

Petit cerveau, premières techniques

Leur intelligence ne se mesure pas seulement au volume crânien. À Lomekwi, au Kenya, des outils de pierre taillés il y a 3,3 millions d’années précèdent de loin l’apparition du genre Homo : il se pourrait bien que des australopithèques aient été les tout premiers tailleurs de l’histoire. Des traces de découpe sur des ossements suggèrent aussi qu’ils utilisaient des éclats tranchants pour prélever la viande des carcasses. Le geste technique, longtemps réservé au genre humain, plonge peut-être ses racines chez eux.

Nos ancêtres ?

La plupart des chercheurs voient en Australopithecus afarensis, l’espèce de Lucy, un candidat sérieux à l’ancestralité du genre Homo, le nôtre. Rien n’est définitivement tranché : le buisson évolutif a beaucoup de branches, et les fossiles de la période charnière (entre 3 et 2 millions d’années) restent rares. Mais une chose est sûre : c’est bien chez ces petits bipèdes africains, entre les arbres et la savane, que se joue le premier acte de l’aventure humaine. Sans eux, sans Lucy, nous ne serions pas là pour raconter leur histoire.