Pendant plus d’un siècle, l’art fut considéré comme le propre de Homo sapiens. Néandertal, lui, n’aurait été qu’un chasseur robuste et sans imagination. Depuis vingt ans, une série de découvertes bouscule ce partage bien commode, jusqu’à poser la question qui fâche : et si Néandertal avait été, lui aussi, un artiste ?

Le cliché de la brute

Dès sa découverte au XIXe siècle, Néandertal fut caricaturé en homme-singe voûté et grognant. La reconstitution du squelette de La Chapelle-aux-Saints, au début du XXe siècle, exagéra encore ses traits « primitifs ». Cette image d’une créature incapable de pensée abstraite a durablement fermé le débat : puisqu’il n’était pas « nous », il ne pouvait pas créer.

Les recherches récentes ont démoli ce portrait. Néandertal enterrait parfois ses morts, soignait ses blessés, maîtrisait le feu et fabriquait de la colle de bouleau, une opération chimique complexe. Reste la question du symbole, la plus disputée de toutes.

Des indices troublants

Plusieurs trouvailles suggèrent un rapport au symbole. À Krapina, en Croatie, des serres d’aigle vieilles de 130 000 ans portent des marques de découpe et un polissage : une parure, bien avant l’arrivée de Homo sapiens en Europe. En Espagne, des coquillages percés et enduits de pigments ont été mis au jour dans des couches néandertaliennes.

À Bruniquel, dans le Tarn, des structures de stalagmites brisées et disposées en cercles au fond d’une grotte ont été datées de 176 000 ans. Aucun sapiens n’était alors en Europe : ces aménagements sont donc l’œuvre de Néandertaliens, capables de s’enfoncer sous terre et d’organiser l’espace.

L’affaire des peintures ibériques

Le coup de tonnerre vient de 2018. Une équipe internationale date par la méthode uranium-thorium des concrétions recouvrant des peintures de trois grottes espagnoles (La Pasiega, Maltravieso, Ardales). Résultat : plus de 64 000 ans, soit au moins 20 000 ans avant l’arrivée supposée de Homo sapiens dans la région. La conclusion des auteurs est explosive : ces tracés, une échelle rouge, des mains négatives, des points, seraient l’œuvre de Néandertal.

Si elle est exacte, cette datation fait de Néandertal le plus ancien peintre connu et efface l’idée d’un art réservé à notre espèce.

Le débat sur les dates

La contestation ne s’est pas fait attendre. Plusieurs spécialistes jugent la méthode uranium-thorium peu fiable sur ces fines croûtes de calcite : l’eau qui circule peut fausser les mesures, tantôt en les vieillissant, tantôt en les rajeunissant. D’autres soulignent qu’aucune de ces figures n’est datée directement : c’est la concrétion qui est mesurée, pas le pigment.

Le désaccord porte donc moins sur les faits que sur leur interprétation. Chaque camp reconnaît les peintures ; il diverge sur leur âge exact et sur la main qui les a tracées.

Un autre rapport au symbole ?

Peut-être la question est-elle mal posée. Chercher chez Néandertal un « art » identique à celui de sapiens, avec ses bisons et ses chevaux, revient à le mesurer à notre aune. Les indices disponibles, parures, pigments, aménagements souterrains, dessinent plutôt une capacité symbolique propre, différente de la nôtre mais réelle.

Le débat n’est pas tranché, et il ne le sera sans doute pas de sitôt. Mais il a déjà produit un acquis : l’artiste préhistorique n’est plus forcément un Homo sapiens.