Chez plus de quarante espèces de primates, une mère continue de porter son petit après sa mort, parfois pendant des semaines. Le paléoanthropologue John Hawks y voit une piste pour comprendre à la fois la rareté des squelettes d’enfants fossiles et l’apparition des premières sépultures.
Un comportement documenté, et plus fréquent qu’on ne croit
Le fait est connu des primatologues de terrain, et il est mieux décrit depuis une dizaine d’années : lorsqu’un nourrisson meurt, sa mère ne l’abandonne pas toujours. Elle le porte, le toilette, le protège des mouches, parfois plusieurs semaines. Le comportement a été observé chez les chimpanzés, les bonobos, les babouins, les macaques, les géladas, et au total chez plus de quarante espèces de primates.
Les durées varient de quelques jours à plusieurs semaines. Un cas documenté à Mahale, en Tanzanie, approche les quatre mois. Une étude comparative menée à Gombe par Elizabeth Lonsdorf et ses collègues en 2020 a rassemblé trente-trois cas, et un travail publié en 2025 par Elena Bersacola et son équipe, fondé sur des pièges photographiques dans dix-huit communautés, a montré que le phénomène est plus répandu que les observations directes ne le laissaient croire.
Ce que cela pourrait expliquer chez les fossiles
John Hawks, dans un billet publié le 20 septembre 2026, en tire une conséquence pour la paléoanthropologie. Les restes d’enfants sont rares dans le registre fossile, beaucoup plus rares que ne le voudrait la mortalité infantile des sociétés de chasseurs-cueilleurs. On l’explique d’ordinaire par la fragilité des os immatures et par les carnivores.
Si les mères hominines transportaient leurs petits morts, comme le font les autres primates, une part de ces corps se retrouvait déposée loin des lieux fréquentés, au hasard des déplacements du groupe. La rareté ne serait alors pas seulement affaire de conservation, mais aussi de géographie.
Les Néandertaliens et les premiers humains modernes ont peut-être trouvé dans l’inhumation un moyen d’aider une mère à se séparer de son enfant.
Une hypothèse, et ce qu’il faudrait pour la tester
Il faut prendre cette proposition pour ce qu’elle est : une hypothèse cohérente, pas un résultat. Elle a le mérite d’articuler deux dossiers que l’on traite séparément, la rareté des restes juvéniles et l’apparition des pratiques funéraires, et de proposer une continuité comportementale plutôt qu’une rupture.
La tester est difficile. Il faudrait des contextes où l’on puisse comparer la démographie attendue d’un groupe et celle que livrent les os, sur des séries suffisantes, ce que très peu de sites permettent. Les grottes à sépultures néandertaliennes, comme La Ferrassie ou Shanidar, en fournissent un début, puisque l’on y trouve justement des enfants déposés.
Le deuil, une question scientifique
Parler de deuil chez un animal fait tiquer, et pour de bonnes raisons : on ne lit pas dans la tête d’une femelle macaque. Les primatologues préfèrent décrire le comportement et ses conditions, plutôt que de lui prêter un contenu mental. Reste que ce comportement existe, qu’il coûte cher à la mère, en énergie et en risques, et qu’il s’interrompt rarement d’un coup.
Pour la préhistoire, l’intérêt est clair : les premières sépultures ne sortent pas de nulle part. Elles prennent place dans une longue histoire de réactions à la mort d’un proche, dont nous partageons une partie avec des espèces qui n’enterrent personne.



