Il y a des objets que la préhistoire nous tend sans mode d’emploi. Le bâton percé est de ceux-là : plusieurs centaines d’exemplaires connus, présents dans toute l’Europe du Paléolithique supérieur, souvent magnifiquement gravés, et toujours aucune certitude sur ce qu’on en faisait.

Un objet partout, une fonction nulle part
La forme est constante : un bois de renne, plus rarement de cerf, taillé à l’endroit où la ramure se divise, et perforé d’un trou circulaire de deux à trois centimètres, soigneusement régularisé. Beaucoup portent des gravures (chevaux, bisons, poissons, séries de traits) parfois d’une finesse remarquable, comme le bâton dit de Lartet conservé au Muséum de Toulouse, ou celui du Ker de Massat, au Musée d’Archéologie nationale.
On en trouve du Gravettien au Magdalénien, avec un pic au Magdalénien, dans les abris et les grottes du Sud-Ouest français, des Pyrénées, de Suisse, d’Allemagne. Autant dire un objet ordinaire du quotidien, sauf qu’aucun usage ne fait l’unanimité.
Le « bâton de commandement », une lecture datée
Le nom qui lui est resté le plus longtemps est le plus révélateur de nos habitudes de pensée. Au XIXe siècle, Édouard Lartet et Henry Christy y voient un insigne de pouvoir : un sceptre, brandi par un chef. L’analogie avec les bâtons de commandement militaires de leur époque a fait le reste.
L’hypothèse a été abandonnée pour une raison simple : ces objets sont trop nombreux, et beaucoup portent des traces d’usure, d’usage intensif, voire de réparation. Un insigne de dignité ne s’use pas ainsi.

Redresseur de sagaies : l’hypothèse expérimentale
L’archéologie expérimentale a fourni la piste la plus solide. Une hampe de bois ou de bois de renne, chauffée puis engagée dans le trou, se redresse par effet de levier; l’opération laisse à l’intérieur de la perforation un polissage et des stries orientées, que l’on retrouve sur une partie des pièces archéologiques.
Une partie seulement : d’autres bâtons ne portent aucune trace de ce type, ou des traces incompatibles. Ce qui vaut pour un objet ne vaut pas pour la série.
Un objet dont on a changé trois fois le nom, et qui n’a toujours pas livré son usage.

Corde, lanière, attache : les autres pistes
D’autres fonctions ont été proposées : tendeur de lanières, dispositif d’attache, outil de fabrication de cordes. Cette dernière piste s’appuie sur un objet voisin mais distinct : la baguette d’ivoire percée de quatre trous à spirales de Hohle Fels, en Allemagne, vieille d’environ 40 000 ans, présentée en 2016 par l’université de Tübingen comme un outil à corder, et testée avec succès.
Le propulseur, lui, est écarté : on connaît de vrais propulseurs paléolithiques, ils ont une tout autre forme, avec un crochet terminal.
Pourquoi la question reste ouverte
Trois obstacles se conjuguent. Les traces d’usure sont ambiguës et parfois effacées par le temps. La décoration brouille la lecture : un outil peut être orné sans cesser d’être un outil, et l’inverse est vrai aussi. Enfin, on ne retrouve jamais ces objets « en situation », pris dans le geste qui les employait.
Il se peut d’ailleurs que la question soit mal posée : rien n’oblige des centaines d’objets répartis sur vingt millénaires et un continent à avoir tous servi à la même chose.


