C’est l’une des idées les plus tenaces sur la préhistoire : avant le patriarcat, l’humanité aurait vécu sous l’autorité des femmes, dans des sociétés pacifiques vouées à une Déesse mère. L’idée est belle, elle a plus de cent soixante ans, et elle n’est étayée par aucune donnée archéologique.
Une idée née dans une bibliothèque, pas sur un chantier
En 1861, le juriste bâlois Johann Jakob Bachofen publie Das Mutterrecht, « le droit maternel ». Sa démonstration ne repose sur aucune fouille : il lit les mythes grecs et les auteurs antiques, y voit les traces d’un ordre ancien renversé par les hommes, et en déduit un stade matriarcal universel dans l’histoire de l’humanité.
L’hypothèse est reprise par l’anthropologue américain Lewis Henry Morgan, puis par Friedrich Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), où elle devient un moment obligé de l’évolution des sociétés. Pendant un siècle, elle circulera comme un acquis, alors qu’elle n’a jamais été qu’une conjecture littéraire.

La Déesse mère : d’une hypothèse à un décor
Le second pilier est archéologique en apparence. Dès la fin du XIXe siècle, les statuettes féminines paléolithiques sont interprétées comme des images de fécondité, puis comme les témoins d’un culte. Le raisonnement s’étend ensuite au Néolithique et à ses figurines, jusqu’à composer le tableau d’une religion universelle de la Déesse, antérieure aux dieux masculins.
Chaque étape de ce raisonnement ajoute une supposition à la précédente : une figure de femme devient une déesse, la déesse devient un culte, le culte devient un ordre social. Rien, dans les objets eux-mêmes, n’autorise ces trois sauts.

Marija Gimbutas, une œuvre à deux visages
Aucun nom n’est plus attaché à cette thèse que celui de Marija Gimbutas (1921-1994), archéologue américaine d’origine lituanienne. Son cas mérite mieux que la caricature, car il comporte deux volets très inégaux.
Le premier est solide : dès 1956, elle propose l’hypothèse dite des Kourganes, selon laquelle les langues indo-européennes se sont diffusées depuis les steppes pontiques par des populations d’éleveurs. Longtemps discutée, cette hypothèse a été spectaculairement confirmée en 2015 par deux études d’ADN ancien parues dans Nature, qui documentent une migration massive depuis les steppes vers l’Europe il y a environ 5 000 ans.
Le second volet est sa « Vieille Europe » : une civilisation néolithique pacifique, égalitaire, matrifocale et vouée à la Déesse, qu’auraient détruite ces mêmes cavaliers patriarcaux. Là, les données manquent, et plusieurs contredisent directement le tableau.
Elle avait raison sur les steppes, et rien ne soutient sa Vieille Europe : une œuvre peut être les deux à la fois.
Ce que l’archéologie montre réellement
Les figurines ne forment pas un corpus homogène. À côté des statuettes féminines, on trouve des figures masculines, des animaux, des êtres sans sexe marqué, des formes abstraites. Sélectionner les unes pour bâtir un culte revient à décider d’avance ce que l’on cherche.
Les sépultures ne montrent pas de domination féminine. Ni au Paléolithique ni au Néolithique européen on n’observe un traitement funéraire systématiquement plus riche pour les femmes, ce qui serait la trace attendue d’un pouvoir féminin institué.
Le Néolithique n’était pas pacifique. Les sites de Talheim et de Schöneck-Kilianstädten en Allemagne, d’Asparn-Schletz en Autriche, ont livré des fosses de massacre : dizaines d’individus, crânes fracturés, exécutions. La « civilisation de la Déesse » sans violence ne résiste pas à ces os-là.
L’ethnographie ne connaît aucun matriarcat. Des sociétés matrilinéaires, où la filiation et l’héritage passent par les femmes, existent bel et bien : Minangkabau de Sumatra, Mosuo de Chine, nations iroquoiennes. Aucune n’est un matriarcat au sens d’un pouvoir politique détenu par les femmes. Confondre les deux est l’erreur la plus fréquente du dossier.

Le piège est symétrique
Il faut être aussi ferme dans l’autre sens. Dire qu’il n’y a pas de preuve d’un matriarcat préhistorique ne revient pas à valider le tableau inverse (l’homme chasseur, la femme au foyer) que le XIXe siècle a projeté sur le Paléolithique avec la même absence de preuves.
Les données récentes vont d’ailleurs plutôt contre ce second récit : la sépulture de Wilamaya Patjxa, au Pérou, a livré en 2020 une chasseuse de grand gibier enterrée avec sa panoplie, il y a 9 000 ans; et la relecture de nombreuses tombes montre que le mobilier funéraire ne se répartit pas selon les cases attendues.
Pourquoi le mythe résiste
Parce qu’il répond à un besoin : celui d’un âge d’or perdu, d’un ordre plus juste qui aurait existé avant. Et parce qu’il s’appuie sur une intuition exacte, nos reconstitutions du passé sont chargées de préjugés. Elle l’est, mais la réponse n’est pas de remplacer un récit invérifiable par un autre.
La position honnête est plus austère : sur l’organisation politique des sociétés préhistoriques, nous ne savons presque rien. C’est moins séduisant qu’une déesse, et c’est la seule chose que les fouilles permettent d’affirmer.


