C’est peut-être notre véritable superpouvoir : la capacité de transformer un souffle d’air en idées partagées, de raconter le passé, d’imaginer l’avenir, de coordonner des centaines de personnes. Mais le langage ne laisse pas de fossile. Alors, quand et comment l’humanité s’est-elle mise à parler ? Faute de bande-son, les chercheurs traquent les indices les plus ténus.

Une question sans fossile

Les mots s’évaporent à l’instant où ils sont prononcés. Aucune parole préhistorique n’a été enregistrée, et les organes de la voix, larynx, langue, cordes vocales, sont mous et ne se conservent pas. Le langage est le grand absent des vitrines de musée : on ne peut que le reconstituer indirectement, en croisant l’anatomie, la génétique, la neurologie et l’archéologie. D’où un débat scientifique parmi les plus vifs et les plus incertains de toute la préhistoire.

Les indices anatomiques

Chez l’humain, le larynx est descendu bas dans la gorge, créant une vaste caisse de résonance qui permet d’articuler une immense variété de sons, au prix, unique dans le règne animal, du risque de s’étouffer en avalant de travers. L’os hyoïde, petit os en fer à cheval qui soutient la langue, et le fameux gène FOXP2, impliqué dans le contrôle fin des mouvements de la parole, complètent le tableau. Quant aux aires cérébrales du langage, les aires de Broca et de Wernicke ,, elles laissent parfois une empreinte discrète sur la paroi interne des crânes fossiles, que l’on peut étudier par scanner.

Les indices archéologiques

Faute d’entendre nos ancêtres, on observe ce qu’ils faisaient. Fabriquer un outil composite en plusieurs étapes, planifier et exécuter une chasse collective, échanger des matières premières, coquillages, silex de qualité, sur des centaines de kilomètres, peindre des symboles récurrents sur les parois : autant de conduites très difficiles à imaginer sans un langage pour les enseigner, les coordonner et les transmettre. L’explosion de l’art et des symboles, au Paléolithique supérieur, va de pair avec une pensée pleinement symbolique, dont la parole est le prolongement naturel.

Reconstitution de Néandertaliens
Reconstitution de Néandertaliens (diorama, Gallo-Romeins Museum). Longtemps supposé muet, Néandertal parlait très probablement. © Trougnouf · CC BY 4.0

Néandertal parlait-il ?

Longtemps caricaturé en brute inarticulée, Néandertal a été spectaculairement réhabilité. Il possédait un os hyoïde presque identique au nôtre (celui de Kebara, en Israël), la même variante du gène FOXP2, et l’anatomie de son oreille interne était accordée aux fréquences de la parole humaine, il entendait donc ce que nous entendons. Ses comportements complexes (sépultures, parures, feu maîtrisé, chasses coordonnées) plaident dans le même sens. Le consensus penche désormais nettement pour une forme de langage articulé chez notre cousin disparu.

Un langage d’abord gestuel ?

Beaucoup de chercheurs imaginent que la communication complexe a d’abord emprunté le corps : gestes, mimiques, postures, avant de basculer progressivement vers le vocal. Nos mains parlent encore quand nous discutons, et les langues des signes prouvent qu’un langage complet peut se passer entièrement de la voix. Il se pourrait donc que le geste ait précédé, puis accompagné, l’émergence de la parole.

Quand ? Comment ?

Émergence brutale, liée à une mutation récente, ou lente maturation sur plus d’un million d’années ? Certains font remonter les racines du langage à Homo erectus, déjà capable de projets techniques élaborés ; d’autres n’y voient une pleine efflorescence qu’avec Homo sapiens, il y a moins de 100 000 ans. Faute de preuve directe, le débat reste ouvert, mais tous s’accordent sur un point : c’est le langage, plus que tout autre trait, qui a fait de nous une espèce capable d’accumuler le savoir et de tisser des sociétés d’une complexité sans égale.