On l’a surnommé « le pape de la préhistoire ». Pendant plus de cinquante ans, l’abbé Henri Breuil (1877-1961) a rampé dans les boyaux des grottes, une lampe à acétylène à la main, pour relever au crayon et à l’aquarelle les fresques que des artistes avaient peintes vingt mille ans plus tôt. Altamira, Font-de-Gaume, Les Combarelles, Lascaux : il n’est pas une grande grotte ornée d’Europe qu’il n’ait arpentée. Prêtre sans paroisse, il fit de la préhistoire son sacerdoce.
Nous l’avons imaginé au soir de sa vie, ses carnets de relevés étalés autour de lui.
, Monsieur l’abbé, on vous appelle « le pape de la préhistoire ». La formule vous plaît-elle ?
Elle me fait sourire. Un pape ne se met pas à quatre pattes dans la boue, lui ! Non, j’étais un copiste. Un moine copiste, comme au Moyen Âge, sauf que mes manuscrits à moi étaient peints sur la roche, et que leurs auteurs étaient morts depuis deux cents siècles. Ce que j’ai aimé, par-dessus tout, c’est recopier fidèlement la main d’un autre. Passer des mois, la nuque brisée, à suivre le trait d’un bison pour le rendre au jour. Je ne créais rien ; je transmettais.

, Comment travailliez-vous, concrètement ?
Mal, et longtemps ! Imaginez : une lampe qui fume, un plafond à trente centimètres du visage, le froid qui vous prend les doigts. On monte sur des échafaudages de fortune, on se contorsionne. Et l’on dessine, encore et encore, jusqu’à ce que la paroi vous livre son secret. Car une peinture rupestre ne se donne pas d’un coup : il faut l’apprivoiser, revenir, changer l’éclairage. Un trait qu’on croyait unique en cache soudain trois. J’ai relevé des centaines de fresques ainsi, au plus près, à la main. Aucune photographie de l’époque n’aurait su le faire.
, On vous doit la découverte de Lascaux au grand public.
En 1940, oui. Quatre gamins et un chien tombent sur un trou, dans le Périgord ; on me fait prévenir. Je descends… et je reste sans voix. Cette profusion, ces couleurs intactes, ces chevaux, ces aurochs lancés sur la voûte ! J’ai parlé, je crois, de « chapelle Sixtine de la préhistoire ». On m’a reproché la formule comme trop grandiloquente. Mais que dire d’autre, devant tant de génie ? Ces gens n’étaient pas des sauvages qui gribouillaient : c’étaient des maîtres. Voilà ce que j’ai voulu crier au monde toute ma vie.
, Vous vous êtes pourtant trompé, sur certaines choses.
Bien sûr ! Qui ne se trompe pas mérite qu’on se méfie de lui. J’ai cru l’art des cavernes lié à une « magie de la chasse », qu’on peignait le bison pour mieux le tuer. On en discute encore, on me contredit, tant mieux. Et cette fameuse « Vénus » de je ne sais quelle grotte que j’avais mal datée… Les méthodes ont changé, le carbone 14 est venu bousculer nos belles certitudes. Mes relevés valent mieux que mes théories, et c’est très bien ainsi. Le trait reste ; l’interprétation, elle, appartient à chaque génération.
, Qu’est-ce qui vous rendait heureux, au fond de ces grottes ?
Un instant que je n’oublierai jamais. Vous êtes seul, la lampe tremble, et soudain, dans le halo, apparaît une main. Une main d’homme, soufflée à l’ocre sur la paroi il y a vingt mille ans. Les doigts écartés, comme un bonjour. Et là, croyez-moi, on n’est plus préhistorien : on est un homme qui en salue un autre. J’ai passé ma vie à genoux devant des chefs-d’œuvre, et devant cette évidence : l’artiste est aussi vieux que l’humanité. Nous avons toujours eu besoin de beauté.
, Un conseil à ceux qui descendront après vous ?
Regardez avec les yeux, pas avec vos idées. La paroi est plus savante que vous. Copiez-la d’abord, comprenez-la ensuite, jamais l’inverse. Et quand vous croiserez cette main peinte dans le noir, prenez le temps de la saluer. Elle vous attend depuis très, très longtemps.
Pour aller plus loin
Les relevés de l’abbé Breuil, aujourd’hui parfois discutés dans le détail, restent des documents précieux : certaines parois qu’il a copiées se sont depuis dégradées, et ses dessins en gardent la mémoire. Lascaux, fermée au public depuis 1963 pour protéger ses peintures, se visite à travers ses fac-similés (Lascaux II, IV).
Beaucoup des grottes qu’il a explorées se visitent : Font-de-Gaume et Les Combarelles, aux Eyzies-de-Tayac (Dordogne), comptent parmi les dernières grottes ornées polychromes encore ouvertes au public.
Prochain épisode des Voix de la Préhistoire : Eugène Dubois, l’homme qui partit à l’autre bout du monde pour déterrer le « chaînon manquant », et le trouva vraiment.