Des objets sans usage pratique

Longtemps, on a réservé l’art et le symbole à Homo sapiens. Mais les fouilles ont accumulé, sur les sites néandertaliens, quantité d’objets sans fonction alimentaire ou technique évidente : coquillages perforés et teintés d’ocre à Cueva de los Aviones (Espagne), serres d’aigle portant des traces de découpe — de probables pendentifs — à Krapina (Croatie), plumes de rapaces soigneusement prélevées. Autant d’indices d’un intérêt pour la parure et l’apparence.

Néandertal collectait aussi de l’ocre rouge et de l’oxyde de manganèse noir, qu’il broyait pour obtenir des pigments. Sur certains sites, ces matières colorantes se comptent par kilos : difficile d’y voir un simple hasard.

Pigments d'ocre et d'oxyde de manganèse d'un site néandertalien (Musée de l'Homme).
Pigments d’ocre et d’oxyde de manganèse, matières premières du symbolisme néandertalien.

Un art pariétal néandertalien ?

En 2018, un coup de tonnerre : des datations à l’uranium-thorium attribuent à plus de 64 000 ans certains tracés de grottes espagnoles — La Pasiega, Maltravieso, Ardales. Soit bien avant l’arrivée d’Homo sapiens en Europe. Si ces âges se confirment, ces lignes rouges, ces mains négatives et ces disques seraient l’œuvre de Néandertal. La méthode et les dates font encore débat, mais l’hypothèse a ébranlé une certitude.

Bruniquel : bâtir au fond du noir

Plus troublant encore : au fond de la grotte de Bruniquel (Tarn-et-Garonne), à plus de 300 mètres de l’entrée, des Néandertaliens ont brisé et agencé des centaines de stalagmites en structures circulaires, il y a environ 176 000 ans. Pénétrer si loin sous terre, s’éclairer au feu, organiser un tel chantier collectif dans l’obscurité totale : voilà qui suppose une intention, une coordination et une maîtrise du feu remarquables.

Cercles de stalagmites brisées sur le sol de la grotte de Bruniquel
Les cercles de stalagmites brisées de la grotte de Bruniquel, aménagés par Néandertal il y a ~176 000 ans.

Gravures et intentions

À la grotte de Gorham, à Gibraltar, un motif gravé en croisillons sur la roche — surnommé le « hashtag » — a été attribué à Néandertal. Ailleurs, des os et des dalles portent des incisions régulières, difficilement explicables par le simple travail de boucherie. Ces marques ne racontent pas d’histoire figurée, mais elles trahissent un geste volontaire, répété, chargé de sens pour celui qui l’exécutait.

Une créativité en pointillé

Néandertal n’a pas laissé de fresques comparables à celles de Chauvet ou de Lascaux, et il serait imprudent d’en faire un peintre animalier. Mais l’image d’un être incapable de toute abstraction a vécu. Parures, pigments, structures souterraines, gravures : autant de fenêtres, encore étroites, sur un esprit capable de symbole. La question n’est plus de savoir si Néandertal pensait en symboles, mais jusqu’où.